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9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 10:10

Dans une veine délicate, la réalisatrice japonaise Yukiko Sode orchestre un ballet autour d'une société nippone privilégiée, enfermée dans ses codes.

 

 

 

Aristocrats

 

Film de Yukiko Sode

 

Avec Mugi Kadowaki, Kiko Mizuhara, Kengo Kora, Shizuka Ishibashi, Rio Yamashita

 

 

 

 En plongeant sa caméra dans un univers restreint (celui d'une aristocratie tokyoïte perpétuant des rites destinés à conforter leur privilège), la cinéaste Yukiko Sode cherche à priori moins à créer une révolte chez ses personnages qu'à décrire, de manière patiente et délicate, l'itinéraire de son héroïne principale, Hanako. Dans un style visuel classique, elle enrobe ses protagonistes de mouvements de caméra souples, voluptueux, comme si elle atténuait la violence intrinsèque reposant sur des schémas sociétaux ancrés, et qui enferment les un.e.s et les autres.

 

 « Aristocrats » puise dans une représentation maintenant éprouvée du cinéma japonais (de plus en plus popularisé par un cinéaste comme Ryosuke Hamaguchi), où l'abondance de la parole, associée à l'abondance des codes de comportement, définissent un ethos nippon. Les rencontres entre les personnages, balisés par des signes de politesse extrêmes, marquent un écrin à la fois ultra reconnaissable, mais gardant leur singularité culturelle, tant elles semblent rigidifiées. Le film prend à la racine ces comportements puisque c'est par ses signes de reconnaissance que se définit aussi le milieu auquel on appartient.

 

 La cinéaste arrive pourtant, assez tôt dans le film, à tisser des chemins de traverse, quand bien même son héroïne s'applique à suivre les règles imposées par ses parents en devant choisir un mari dans le clan auquel elle appartient. Les rencontres successives, totalement programmées par d'autres, amis ou parents, déclinées au début du film, à force de s'inscrire dans une répétitivité métronomique, acquièrent un caractère dérisoire, au comble de la bouffonnerie, quand un prétendant farcesque l'agonit de félicitations sur sa beauté, dans un langage fleuri. Et quand enfin elle jette son dévolu sur Koichiro, le plaisir qui se lit sur son visage n'est pas sans rappeler la scène au ralenti, digne d'un épisode de roman-photos, dans « Asako 1 et 2 » d'Hamaguchi, où les deux amants courent l'un vers l'autre.

 

 Avec l'apparition de Miki, hôtesse avec qui Koichiro a noué une relation avant la rencontre avec Hanako, le film apporte le contrepoint nécessaire à une respiration narrative. Balancement amorcé sous forme d'éclatement formelle, où les oppositions spatiales et sociales (Miki vient d'une milieu modeste, rendu notamment par les scènes avec ses parents) dessinent un cadre qui va de toute façon se resserrer autour des figures principales.

 

 "Aristocrats" n'entame pas à proprement parler une opposition entre ces personnes apparemment antithétiques que sont Miki et Hanako, puisque les deux femmes vont se rencontrer pour marquer une entente pacifiée. Cela peut laisser planer sur le film une sensation de flottement, où tout ce qui à priori pourrait initier un conflit se résorbe en compromis ou adhésion muette. L'arrivée de Hanako dans la famille de Koichiro, si elle laisse planer un suspense sur son acceptation (le père qui a fait une enquête sur elle) débouche la aussi sur une validation de la venue de la jeune femme. Rien ne semble résister au protocole.

 

 Dès lors, si le conflit ne prend pas, si aucune mèche ne s'allume, "Aristocrats" pourrait se laisser envahir par une aura atone, cérémonieuse, du haut de sa longue durée (2h05). Mais il suffit parfois de deux séquences qui se répondent pour comprendre que, derrière le vernis du respect des codes, des sentiments réprimés peuvent cacher un bouillonnement émotionnel intérieur : ainsi de la scène, éminemment paternaliste où Koichiro, demandant Hanako en mariage, pose sa main sur sa tête après son acceptation, comme s'il caressait un petit animal docile. A celle-ci répond, plus tard dans le film, le même geste du mari, alors qu'elle l'invite à lui parler et qu'il préfère rentrer. Elle écarte alors la tête pour éviter ce geste infantilisant. Il n'en faut pas plus pour comprendre tout ce qui peut sourdre d'un personnage, de sa soumission à des rites jusqu'à un début d'émancipation.

 

 C'est aussi dans ses pas de côté avec toute tension narrative que le film finit par prendre. Et il faut bien dire que c'est autour de ces figures féminines que l’intérêt se cristallise : dans la façon où une discrète mais de plus en plus solide solidarité se manifeste entre elles. Car à l'heure où s'éveille au Japon une prise de conscience dans le sillage de MeToo, les relations entre ces femmes reflètent une manière de "female gaze", ce regard féminin qui fait beaucoup défaut dans le cinéma. S'il n'y a aucune revendication réelle de ce schéma dans le film, on ne peut qu'être sensible de la façon dont, imperceptiblement, les liens se nouent, d'une figure à l'autre : entre Hanako et son amie violoniste, ou entre Miki et Rie, amitiés qui ouvre la voie à un champ d'émancipation.

 

 C'est beaucoup grâce au talent de ces actrices que le film prend une ampleur touchante, entre le jeu tout en délicatesse de Mugi Kadowaki en Hanako, tandis que la métisse Kiko Mizuhara (Miki) ou Rio Yamashita (vue chez Hamaguchi) apportent cette petite frénésie qui déplace les lignes des conventions et engagent leurs personnages vers un horizon salutaire.

 

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