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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 16:00

 

 

 

 

 

 

A dangerous method

 

Film de David Cronenberg

 

Avec Michaël Fassbender, Keira Knightley, Viggo Mortensen, Vincent Cassel

 

 

 D’aucuns classent les derniers films de David Cronenberg au rang de films de série b de luxe. L’étiquette n’est pas injurieuse, ni ne vise à rabaisser le cinéaste canadien. Bien des courants de la critique française se sont appliqués, au fil des ans, à réhabiliter ces œuvres typiquement américaines, en mettant en avant, en marge de leur profondeur, une certaine efficacité visuelle.

 

 Le luxe, "Une dangereuse méthode" se l’offre en se parant d’une image élégante, à la photographie lumineuse, pour conter cette histoire autour de figures phares de la psychanalyse. Le fait qu’il soit un film en costume conforte à priori l’impression d’une œuvre transparente, où la notion de mystère n’aura pas droit de cité. Beauté de la photographie et visibilité extrême des scènes contribueraient à placer le film du côté de l’illustration. Difficile de ne pas repenser (avec regret ?) aux meilleures œuvres labyrinthiques de Cronenberg, fantastiques pour l’essentiel, où le foisonnement des niveaux narratifs contribuait à livrer une œuvre baroque.

 

 Il faut dépasser ce cadre luxueux pour appréhender le projet de Cronenberg, qui tourne autour précisément de la question du visible, consubstantielle à la cure psychanalytique – comment, dans un flot d’images immaîtrisables, obscures, injecter un peu de lumière, de clarté dans la conscience. Très tôt, les éléments sont posés de manière cursive, sans détour – propriété essentielle de la série "b" qui, dans l’efficacité recherchée, ne peut se permettre de tourner autour du pot. En deux temps, trois mouvements, face à la jeune femme qui lui est adressée, Jung explique la méthode psychanalytique consistant, pour le thérapeute, à se placer derrière sa patiente. Paroles déferlantes, grimaces de la jeune femme, tout cela est livré très vite et l’attitude de Jung, expérimentant cette nouvelle méthode, semble le laisser dans un état de surprise à peine contrôlé. Premier écart par rapport à cette notion du visible : les positions respectives induisent de subtils déplacements. Aux spectateurs la déferlante de grimaces, à la femme l'expressivité la plus brute, à Jung, dans sa rigidité de témoin au travail, la distance trouble de l’analyste.

 

 Il n’y a pas de vertu pédagogique dans "Une dangereuse méthode", ce en quoi le film perdrait sa vibration narrative. Bien des étapes de la psychanalyse y sont pourtant exposées, jusqu’à la fameuse phrase de Freud arrivant aux Etats-Unis, convaincu d'y apporter la peste. On n’y trouve pas plus une quelconque progression de la cure : très vite, les raisons du trauma de la patiente sont énoncées, avec un surcroît de conscience de la part de la jeune femme. Quand arrivent, de manière surprenante et irruptive, les séquences où Jung fouette sa patiente devenue amante, on se dit que l’enjeu ne vise pas à retracer un parcours de guérison, mais bien de cristalliser des affects, de les restituer à leur point d'intensité maximale. C’est en ce sens que l’un des personnages les plus forts du film reste Otto Gross, le patient envoyé par Freud à Jung. Chantre de la libération pulsionnelle, il forme un pont entre Freud, présenté comme un bon père de famille équilibré, et Jung, de plus en plus en proie aux affres sentimentales. Personnage réellement cronenbergien qui, un temps, fait penser aux films les plus osés et radicaux de Cronenberg, de "Vidéodrome" à "Crash".

 

 L’intérêt du film est ailleurs, entre implacable progression (affective, culturelle, philosophique) et épaississement de l’aveuglement des personnages. Le film se partage ainsi dans une dialectique entre ombre et lumière, entre action et représentation, enserrant peu à peu ses protagonistes, en particulier Jung, dans le piège du rôle à jouer. A cet égard, l'élégance visuelle de "A dangerous method" est trompeuse. Bien des scènes montrant Jung dans son cabinet laissent percer une zone ouverte vers l'extérieur (fenêtre vers laquelle Jung se dirige), avec un paysage grandiose en arrière-plan, dont un lac. Cet espace s'ouvre, idyllique,  pour Jung au point d'y promener Sabina, et même Freud.

 

 Au contraire, Freud, du haut de la certitude de sa position, est filmé trônant dans des intérieurs assez sombres. Comme si la lumière n'avait pas besoin de filtrer dans un lieu où règne l'harmonie, la conscience d'un statut stable exprimé par l'inventeur de la psychanalyse. Jung serait-il du côté de la lumière, - avec ce qu'elle suppose de métaphore sur la connaissance - et Freud du côté de l'ombre, avec ces critiques qui affleurent sur son pansexualisme ?

 

 Le partage serait trop simple si, précisément, entre les deux hommes, il n'y avait pas une femme qui faisait le pont de l'un à l'autre, s'épanouissant affectivement avec l'un, et devenant la meilleure élève de l'autre. Rôle central, si l'on peut dire, point de bascule entre deux modes de connaissance devenant divergents, le personnage de Sabina Spilrein offre un des plus beaux portraits féminins dans l'univers éminemment masculin de Cronenberg.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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