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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:19

 

 

 

 

 

 

 

Abus de faiblesse

 

Film de Catherine Breillat

 

Avec Isabelle Huppert, Kool Shen, Laurence Ursino, Christophe Sermet

 

 

 Avec la réalisation de "Abus de faiblesse", adapté de son roman, Catherine Breillat a sans doute évité un double écueil : celui de l'auto-fiction, étouffante et narcissique, tout autant que le passage de l'écrit au cinéma, avec ce que cela suppose comme transposition, transformation, trahison. Prendre appui sur une expérience intime, avec sa charge douloureuse, pour mieux la subvertir par la création. Ecueil qui s'emplit d'éléments divers, aussi personnels que reliés à une certaine actualité : accident cérébral qui laisse la cinéaste hémiplégique, rencontre d'un escroc remarquable, en la personne de Christophe Rocancourt.

 

 Toute cette matière prélevée à une réalité vibrante et récente suffit en soi à faire un film. Et tout l'intérêt de l'approche de Catherine Breillat est de supposer cette trame connue, pour immerger le spectateur de plein pied dans une fiction qui se veut au fond sans développement, sans progression. Il y a en effet, dans la matière même du film, une véritable vitesse, comme si la cinéaste disposait des pions, sans se préoccuper de leur agencement par une dramatisation progressive. La scène emblématique dans le film est évidemment celle où Maud, la cinéaste interprétée par Isabelle Huppert, voit à la télé l'escroc narrant ses forfaits sans émotion particulière. Tout cela est brossé très rapidement, en deux-trois séquences, comme si, à la vue de Vilko, un miracle visuel s'opérait et qu'il n'y avait plus qu'à le valider très vite. Rapidité de la mise en place qui équivaut, plus tard, à une banalisation d'actes irréfléchis, comme la succession de plans où Maud signe des chèques à Vilko.

 

 

 Par cette sidération fascinée, c'est aussi la sensibilité de Catherine Breillat à l'endroit du conte qui transparaît dans "Abus de faiblesse". Attention déjà mise en oeuvre dans des films comme "Barbe bleue" ou "La belle endormie". Par rapport à cette dernière œuvre citée, on notera les nombreuses scènes d'Isabelle Huppert au lit, emmitouflée dans ses couvertures : il n'est pas seulement question d'une femme malade obligée d'être alitée, mais bien ce prolongement de l'état d'un corps qui se rend disponible, avec toute la mollesse requise, à un éveil dans une réalité fantasmée.

 

 Et, au travers de cette attraction pour le conte, c'est aussi la manière de Breillat de dresser des figures opposées qui jaillissent, en particulier les transpositions de figures d'ogres masculines (aussi bien Rocco Siffredi comme "ogre" sexuel dans "Anatomie de l'enfer" qu'ici Kool Shen et son corps bodybuildé en tant qu'ogre avide d'argent). En cela, le titre "Abus de faiblesse" devient polysémique en renseignant sur une relation qui n'est pas simplement fondée sur l'exploitation de la faiblesse physique d'une cinéaste, mais littéralement sur le fait qu'elle ait un "faible pour".

 

 La rencontre entre Maud et Vilko, chez elle, est riche de cette relation des corps si différents en apparence, mais dont la présence dans le cadre perturbe, un temps, le déséquilibre des forces physiques en jeu : explorant sa bibliothèque, comme Alice cheminant parmi la végétation géante, il apparaît comme un petit être minuscule, furetant tel un animal, façon "L'homme qui rétrécit" de Jack Arnold. Plus tard, devant se contenter d'un lit d'appoint chez elle, ce n'est pas tant sa masse physique qui saute aux yeux  que la maladresse d'un corps comme resserré dans un étau. Breillat prend un malin plaisir, devant cette inégalité des corps, à réajuster les tensions en jeu.

 

 Kool Shen se fond avec aisance dans l'univers de Catherine Breillat, du haut de sa stature imposante. Mélange de spontanéité brute et de distance de jeu qui sied à un rôle particulier. Isabelle Huppert, en campant une cinéaste aussi peureuse que teigneuse, trouve à nouveau un rôle à sa mesure. Si jouer un handicap physique est spectaculaire en soi, c'est dans les scènes inscrites dans une dynamique dramatique que se joue cette prouesse d'interprétation, en particulier celle où, en rentrant de courses, elle tombe et n'arrive pas à se relever. Là, le cinéma de Breillat, ordinairement voué à inscrire patiemment dans son cadre des relations humaines, atteint une intensité rare de par la vibration tragique qui se noue dans ce genre de séquences.


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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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