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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 20:14

 

 

 

Angelo Delo Spedale, David Sighicelli et Roland Monod dans "Au monde", de Joël Pommerat.

 

            Photo : Elisabeth Carecchio

 

 

Au monde

 

Texte et mise en scène de Joël Pommerat

 

Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Roland Monod, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, David Sighicelli

 

 

 Ce fut, durant l'année 2004, au Théâtre Paris-Villette, la découverte de l'univers de Joël Pommerat, avec cette pièce reprise à l'Odéon. Découverte qui coïncidait à une reconnaissance inédite de ce metteur en scène qui, avec "Au monde", trouvait véritablement son public. Neuf ans après, il convient de dire d'emblée que la puissance de fascination de cette pièce demeure intacte.

 

 Des chefs-d'oeuvre, Pommerat en a pourtant offert depuis près de dix ans : "Les marchands", qui suivent "Au monde" deux ans plus tard, "Je tremble 1 et 2", ou encore "Cercles/Fictions", sans doute son sommet. Revoir "Au monde", pour le spectateur fasciné par une première vision, c'est aussi la crainte de ne plus avoir le même regard "innocent", puisque dès lors intervient la question de se positionner par un univers constitué au fil des ans, avec certes une régularité de métronome, mais où l'assise esthétique se nourrit constamment d'une mise à l'épreuve de la façon de monter une pièce.

 

  Revoir "Au monde", c'est à la fois se dire que bien des aspects qui y sont développés ne semblent plus possible : il suffit par là de le comparer à "La réunion des deux Corées", oeuvre propageant un discours assez désespéré sur le couple, mais dont la matière orale est tressée dans une mise en scène d'un dynamisme débordant, où la force des comédiens atteint un degré de jubilation rare. La splendeur de cette oeuvre maîtresse reposait elle sur un hiératisme, une élégance toute aristocratique, qui ont peu à peu cédé face à l'invasion du réel.

 

  "Au monde" - quel beau titre qui dit combien quelque chose de nouveau émerge sur la scène théâtrale - contient bien des formes qui vont être développées de manière encore plus vibrante par Joël Pommerat. C'est d'abord une oeuvre sombre, constamment imprégnée de pénombre. Son statisme est tel que chaque pas des personnages, au son amplifié par des micros, semble comme arraché du néant. C'est la force de ce théâtre-là, avec la charge onirique qui l'irrigue, que de donner l'impression que chaque apparition d'un personnage sur scène l'enrobe d'une aura fantomatique - "La réunion des deux Corées", pourtant une pièce ancrée dans la réalité du couple, contient aussi des scènes qui convoquent les fantômes.

 

  "Au monde", c'est aussi, pour Pommerat, une manière d'advenir à une certaine réalité, en particulier sociale, quand bien même le discours proféré par les personnages aurait une teneur utopique. Mais il n'y a précisément d'idéalisation qu'à partir d'une réalité qu'on peut nommer et qui paraît difficile à porter. Là où dans bon nombre de pièces de théâtre, le retour d'un personnage après une longue absence marque un passage symbolique, propice à des révélations ou à des prises de conscience, celui de "Au monde", n'est porteur d'aucune transcendance. Tout juste peut-il formuler sur le bout des lèvres, maladif, son souhait de faire quelque chose de profond, mais qu'il est, tout au long de la pièce, incapable de développer. Le petit suspens autour d'un meurtrier rodant la nuit, et sa résolution finale, ajoute à ce vide qui entoure le personnage.

 

 Dans ce théâtre où l'accès à l'imaginaire semble bouché, où un personnage qui revient ne peut présenter que sa face palote, l'ouverture vers un ailleurs est signifiée par des éléments aux limites de la trivialité : la soeur présentatrice à la télé en est la représentation la plus aboutie, bien qu'elle soit dans une posture contradictoire : être sous les feux de la rampe et en même temps, de retour à la maison, ne pas vouloir être regardée. C'est la femme venue soit disant aider la soeur enceinte qui assume pleinement cette ouverture puisque c'est par elle, dans son corps et sa voix même voués aux transformations, que s'impriment les modulations renvoyant au spectacle.

 

  On tient ainsi dans ce personnage l'un des aspects qui sera de plus en plus prégnant chez Pommerat, de "Je tremble" à "Cercles/Fictions" en passant par "Cendrillon" ou "Ma chambre froide" : la lumière du spectacle, sous laquelle les personnages ont envie de reluire, devient la métaphore de l'accomplissement idéal.

 

 Intimiste, cerclé d'une nuit profonde, favorisant l'émergence des utopies les plus vives tout comme des peurs les plus effroyables, l'univers de "Au monde" dépasse le cadre scénique rigoureux qui est présenté. Les corps des comédiens, que ce soit dans la vitalité la plus débridée (la soeur présentatrice) ou le dépérissement annoncé (le père, mais aussi le fils de retour), créent une tension palpable qui ne vise qu'à maintenir les personnages au coeur des vibrations existentielles. Au monde.

 

 

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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