Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 16:00

 

 

 

brume-de-dieu.jpg

Photo : Brigitte Enguerand

Brume de Dieu

  d'après « Les Oiseaux », de Tarjei Vesaas

  Avec Laurent Cazanave

   Il est bon de sentir surgir en soi, malgré soi, quelques réminiscences proustiennes en entrant dans la salle de la Ménagerie de Verre, à l'occasion du dernier spectacle de Claude Régy. Serait-ce la pénétration lente, tâtonnante, vers les bancs spartiates, qui le favoriserait ? Possible, quand la pénombre régnant avant d'aller s'asseoir empêche toute dispersion de la concentration. On est pourtant habitués avec Régy, dont la rigueur tient du sacerdoce. Déjà, en attendant de se diriger vers la salle, les spectateurs sont cordialement invités à déposer au vestiaire leur manteau, chose pas si fréquente dans un théâtre. C'est vrai qu'il faisait chaud ce soir-là dans le hall, justifiant cette proposition. Mais quand on connaît Régy, on peut imaginer que la consigne vienne de lui, compte tenu de la jauge réduite qu'il impose pour ses monologues (comme pour « Holocauste », à la Colline en 1998). Pas de place pour s'encombrer. Il faut être dans une disposition totale à l'écoute. C'est sans doute la raison pour laquelle on n'entre pas dans la salle avant l'heure.

  Quid donc de la réminiscence ? Il suffit de s'asseoir, de parcourir l'espace réduit, de s'imprégner quelque peu de cette atmosphère monacale pour qu'au détour d'un regard porté vers le fond de la scène sombre  surgisse le souvenir de Marcial Di Fonzo Bo. En 1995, il interprétait ici même le monologue  « Paroles du Sage » . C'était la découverte de ce génial comédien qui, petit à petit, a bifurqué vers une carrière de metteur en scène. Quelques instants après, un jeune comédien (Laurent Cazanave, 22 ans) fait son entrée sur scène pour interpréter un extrait du roman de l'écrivain  norvégien Tarjei Vesaas, « Les oiseaux ». Comme dans bien des monologues montés par Régy, advenir sur scène, c'est comme surgir de l'obscurité.

  La silhouette du comédien prend possession peu à peu de l'espace, avec la lenteur qui caractérise ses mouvements. Il viendra se positionner peu à peu au devant de la scène, très près du premier rang, immobile la plupart du temps, hormis quelques allers-retours. Il ne faut pas croire que cette immobilité ne comporte pas une exigence physique. Au contraire, les mouvements auxquels le comédien est rompu réclament concentration et discipline : gestes lents des bras qui restent suspendus à hauteur du plexus, tel une marionnette ; pieds décollés du sol pendant de longues minutes. Isabelle Huppert s'était prêtée à cet exercice radical, deux heures durant, dans le remarquable « 4.48 Psychose ». 

   Comparé au précédent « Ode maritime » - dont Régy a extrait le titre de ce nouveau spectacle - « Brume de Dieu » donne l'impression d'un retour arrière. La lenteur de la voix du comédien, sa ténuité rendant au départ difficile l'écoute, sa manière de détacher les syllabes, renvoient à une diction mécanique débarrassée du lyrisme inhérent au texte de Pessoa. Mais, à mesure qu'on s'immerge dans ce texte, on comprend que Laurent Cazenave incarne un personnage perçu comme un demeuré, ce qui justifie la lenteur de son expression. Entendre le comédien reproduire le son d'une eau clapotante acquiert une qualité d'évocation qui vaut toutes les images poétiques. Et le cri qu'il pousse, bien plus tard, pour exprimer la terreur du personnage sur les flots, témoigne des variations subtiles de ce spectacle. La discrétion du décor accentue par ailleurs le travail de la lumière, dessinant ombres et reflets, contribuant à renforcer l'étrangeté de l'univers de Claude Régy.

        

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche