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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 07:51

 

Mark Dickson, détective

 
 
Mark Dickson, détective
 
Film d'Otto Preminger (1950)
 
 Avec Gene Tierney, Dana Andrews , Gary Merrill

 
 Dans l'horizon du film noir, le film de Preminger brille comme l'un des plus beaux diamants de la modernité. Nettement moins connu que Laura, du même Preminger, avec le même duo d'acteurs Gene Tierney-Dana Andrews, il ne lui est pas pour autant inférieur, loin de là. Leur intérêt à tous deux, en partant du même trio réalisateur-acteur-actrice, repose précisément sur leur différence radicale. Et elle saute aux yeux. Là où avec "Laura", nous avions un film nimbé de mystère, d'invisible, lié à l'apparition tardive de Gene Tierney, un film fondé sur l'imaginaire, avec "Mark Dickson, détective", c'est la question de la visibilité qui entre aussitôt en ligne de compte.
 
 Que Dickson soit d'entrée de jeu présenté comme un être violent, au point de faire l'objet d'une menace de rétrogradation de la part de son supérieur, c'est précisément parce qu'il a été vu malmenant des gangsters. Les témoignages qui ont pu corroborer ses actes répétés disent à quel point il ne peut rester dans l'ombre. Lui-même, dans sa manière de s'exprimer, aussi bien  à travers les rictus de dégoût qui défigurent son visage en gros plan, ne s'embarrasse aucunement en tentant de voiler ses émotions. Ces gros plans sont sans doute, au niveau esthétique, l'élément contribuant le plus à la modernité du film. Nombreux, représentés souvent en plan-séquence, ils frappent par leur insistance, assez rares dans le film noir où dominent le plus souvent les plans moyens.
 
 Dans cette visibilité radicale qui émerge dès l'abord du film, la question, pour Mark Dickson, va être dès lors de masquer le visible, en la personne du cadavre d'un homme qui aurait assisté à un meurtre et qu'il tue accidentellement lors d'une interpellation. Mais cette manière de masquer le visible doit se faire pour Dickson non pas en recouvrant le cadavre, mais, en un mouvement puissamment paradoxal, à le dérober à la vue des autres tout en se soumettant à leur regard. Étonnante par conséquent est cette scène où il transporte le corps du cadavre au vu et au su de la concierge. Simplement, il s'est contenté de se grimer (en mettant le manteau du mort et un pansement au visage que celui-ci portait).
 
 Par ce subterfuge, il s'agit moins de se cacher que de faire advenir au contraire un autre corps, celui du mort tel qu'il était perçu par la concierge, afin qu'elle puisse l'identifier. Il ne s'agit pas de passer par derrière, de s'ôter de la vue de la vieille femme, mais au contraire d'aller à sa rencontre visuelle, pour faire comme si de rien n'était. Une force visuelle émane aussi dans cette séquence avec la manière dont Preminger filme la vitre par laquelle la vieille femme se dresse pour regarder qui sort : la caméra s'approche de telle manière que cette vitre envahit tout le champ de l'image. On a alors l'impression qu'il n'y a plus de séparation entre l'intérieur, où elle est postée, et l'extérieur par lequel s'échappe Dickson. Le maximum de visibilité pour le maximum de dissimulation.
 
 Il y a encore cette scène, probablement la plus saisissante dans sa manière d'articuler une tension entre le visible et le caché : Mark Dixon, après l'incident l'ayant conduit à tuer accidentellement le témoin, revient avec son complice policier dans la chambre d'hôtel de la victime, après avoir maquillé l'aspect de la chambre. Les deux hommes entreprennent alors de la fouiller. Évidemment, Mark Dixon, dans sa tension affabulatrice, fait en sorte d'être le premier à se diriger vers une armoire qu'il ouvre avant d'affirmer : "Il n'y a rien là". Mais nous, spectateur, nous voyons bien le corps de la victime affaissée. Il referme la porte aussitôt. Subterfuge remarquable qui concentre cette dialectique du montrer-cacher : il y a bien un processus d'ouverture de porte qui consiste à révéler, tout comme la vue du corps, en même temps qu'il se dévoile, est caché au partenaire policier.  
 
 Ainsi, la puissance d'attraction du film de Preminger, le frémissement auquel il soumet le spectateur, s'appuient sur une posture esthétique pour le moins originale dans l'univers du film noir. Loin de "Laura", reposant pourtant sur le même couple Andrews-Tierney, mais installant une approche quasi opposée : là le mystère de l'appréhension de la réalité ouvrant sur la révélation ; ici la visibilité rendant improbable toute réalité perçue.

 

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