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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 21:00

 

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                                                       Photo : Cicci Olson                                                       

 

 

Cendrillon

 

 Adaptation et mise en scène de Joël Pommerat

 

 

 Avec Deborah Rouach, Alfredo Canavate, Catherine Mestoussis, Noémie Carcaud

 

 

  On commence ici à prendre véritablement la mesure du théâtre de Joël Pommerat, après la découverte de ses adaptations de "Pinocchio" et "Le petit chaperon rouge". Ces pièces, reprises à l’Odéon, ouvrent naturellement sur cette nouvelle adaptation d’un conte, "Cendrillon", et donnent une nouvelle impulsion unificatrice à ce théâtre-là.

 

  On s’habitue à ce point à ce théâtre que le début de "Cendrillon", avant même que des personnages apparaissent sur scène, emplit l’espace vide de la marque de Pommerat : noir comme un fondu de cinéma appelle l’imagination du spectateur à pénétrer dans un lieu proche du rêve ; la musique, sobrement, dresse ses notes souples, dignes de berceuses contemporaines, visant à faciliter l’entrée dans le conte moderne. Puis surgit l’apparemment inamovible voix du narrateur, vecteur essentiel de ce basculement dans l’espace du rêve. Cette fois-ci, Pommerat opère un déplacement : la voix est off, féminine, avec un accent marqué, tandis que l’homme sur scène censé incarner cette transition vers un ailleurs s’exprime par gestes, comme au temps du cinéma muet.

 

  La manière dont Pommerat s’approprie un conte – qu’il préfère manifestement appeler mythe –, loin de l’éloigner de ses plus fameuses pièces, renforce au contraire l’unité thématique de son univers personnel. Ainsi, si "Cendrillon" se dresse désormais aux côtés d’une constellation de figures mythiques, le personnage de Sandra n’est pas si éloigné de celui de la précédente pièce de Pommerat "Ma chambre froide". "Cendrillon", du fait de la réclusion de la jeune fille dans une sorte de chambre sans fenêtre pourrait parfaitement s’intituler "Ma chambre froide".

 

  Ainsi, entre l’Estelle de l’opus précédent et Sandra, on trouve bon nombre de correspondances. Sandra, c'est la petite soeur d'Estelle, qui pousse le dévouement vers une zone de réactivité inconsciente assez glaçante. Quand l'une rendait service à ses collègues au point qu'ils en abusaient, l'autre, parquée comme une bête dans un sous-sol, en vient à anticiper les services qu'on pourrait lui demander. Le moteur inconscient des actes de Sandra, la levée de la dégradation humaine, ne s'opère aucunement par une poussée idéaliste particulière. L'accès d'Estelle à un accomplissement (monter une pièce de théâtre) prend des allures de manipulation inconsidérée, la détachant de la réalité immédiate ; la rencontre de Sandra avec le prince ne procède que d'une acceptation molle des injonctions de la fée.

 

  Derrière ces mouvements peu glorieux, c'est la volonté de Pommerat d'ancrer ses personnages dans une réalité triviale qui perce. Il tord le cou à toute forme d'idéalisme, qui serait représenté par un mouvement volontaire, une aspiration claire au dépassement de soi des protagonistes. Pas de progression idyllique dans les parcours de ces jeunes femmes ; tout juste un accès par devers soi à une forme d'éclat lumineux, signifié par la musique. Vient un instant où les corps, pour déverrouiller la mécanique sordide, sont appelés à danser. Cela nous offre certains des plus beaux moments du théâtre de Joël Pommerat : la danse finale enivrante d'Estelle sur sa machine ("Ma chambre froide") ; le duo de Sandra avec le prince dans "Cendrillon". On y sent moins une exaltation, une joie, qu'une façon pour le corps de s'ouvrir à d'autres propriétés dynamiques.

 

  Car, depuis un moment, la métaphore profonde de l'univers de Pommerat tourne autour du passage d'un corps des ténèbres à la lumière. Et l'accès final, qui voit un sujet littéralement s'épanouir sous une explosion de lumière (par la danse, ou le chant, pour le prince), tend à inscrire cette métaphore au coeur du processus créatif, en faisant de la scène le lieu ultime du spectacle. Merveilleuse scène d'habillage de Sandra, teintée de bouffonnerie, où elle est aspirée dans une sorte de cocon multicolore et lumineux, qui préfigure le triomphe involontaire de la jeune fille.

 

  La mise en scène, prodigieuse d'inventivité, rend compte de cette progression lente vers les sirènes lumineuses du spectacle, puisque le plateau est généralement plongé dans une pénombre insistante, rendant la perception des visages des comédiens délicate. Pommerat crée des paliers perceptifs successifs. Il y a bien sûr les fondus au noir si caractéristiques, propices à faire des scènes à venir des explosions insoupçonnées d'images. La maison, conçue comme une boîte transparente où les oiseaux viennent s'écraser, contraste avec l'espace fermé de la chambre de Sandra. Ces contrepoints révèlent une intelligence du dispositif scénique, contribuant à la tension du passage entre les espaces.

 

  Que dire de la prestation des comédiens si ce n'est qu'ils créent une puissance de jeu jubilatoire, malgré l'écrin nocturne dans lequel ils baignent ? C'est autant par l'intermédiaire des voix qu’ils prennent de la stature, du fait de l'utilisation des micros. Usage chez Pommerat si singulière qu'elle affecte les voix d'une charge hyperréaliste - alors que le moteur qui anime la résolution mécanique de Sandra repose sur la voix de sa mère mourante dont elle a mal perçu le message.

 

  C'est l'incertitude de l'identification qui crée un trouble réjouissant dans la pièce, particulièrement lorsque les comédiens jouent des doubles rôles. Mention à Noémie Carcaud, qui, dans son rôle de fée, fait descendre le personnage du mythe à des degrés de trivialité désopilants. Quant à Deborah Rouach, elle épouse son rôle avec une telle conviction qu'on a vraiment l'impression de voir évoluer - quand on peut voir - une vraie jeune fille. Cette ambiguïté visuelle suffit largement à transporter l'imagination du spectateur vers des contrées inattendues.

 

 

Autres articles sur ce blog concernant les spectacles de Joël Pommerat :

 

 

La réunification des deux Corées : épreuves, exorcismes 

 

Ma chambre froide (Face à ce qui se dérobe)

 

Pinocchio (Et la vraie vie va...)

 

Le petit chaperon rouge (Les voix de la terreur)

 

Cercles/Fictions (Montage onirique)
 

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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commentaires

los angeles web design 14/07/2014 14:35

One might wonder whether the theatrical art form has faded into the history. But, when I visit your site periodically, I am surprised and consoled. Hat off to your effort to depict the theatrical art form more precisely to the public.

richy 26/11/2011 09:53

Longue vie à votre blog.

J'essayerai de la consulter régulièrement.

Cordialement et artistiquement

Karminhaka 27/11/2011 11:02



Merci beaucoup pour cet encouragement, Richy. Pour connaitre les publications régulières du blog, je ne peux que vous inviter à vous abonner à la newsletter. Bonne lecture.



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