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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 11:53

 

 

 

 

Vincere

 

Film de Marco Bellocchio

 

Avec Giovanna Mezzogiorno, Filippo Timi, Fausto Russo

 

« Vincere » (Vaincre) commence par un coup de force quand le jeune Mussolini, connu pour ses idées originales, est invité à s’exprimer devant une importante assemblée d’ouvriers. Déclarant d’emblée qu’il sera bref, il ne se met ni plus ni moins qu’à défier Dieu en arguant de son inexistence, sans quoi il sera foudroyé. Les cinq minutes qu’il s’octroie s’écoulant, il n’est donc pas atteint par la foudre et peut donc littéralement narguer l’assistance choquée par son intervention iconoclaste doublée d’une désinvolture certaine. Manière pour un personnage de s’installer radicalement au départ d’une fiction, comme pour dire que la toute puissance dont il se pare dès l’abord sera le moteur principal de la fiction. « Rien n’est vrai, tout est permis » (Nietzsche ) pourrait dès lors être son mot d’ordre.

 

 Le film, dans cette entrée en matière fulgurante, en effaçant tout suspense autour de l’inéluctable progression historique du Duce, va situer le cheminement de ses personnages dans une série d’écarts. Elle est notamment signifiée par la musique qui, dans bien d’autres films à caractère historique (voire des documentaires) sert à souligner une évolution dramatique, appuie une histoire jusqu’à la mener à son terme. Ici, la présence envahissante de la musique dans certaines séquences procède d’un décalage évident. Dans bons nombres d'entre elles, aucune intensité dramatique particulière ne préside à quelque épanchement orchestral, mais le jaillissement musical est bien présent. Simplement, Bellocchio semble vouloir installer des impressions plus que des intensités. Fonction poétique, opératique, plus qu’attribut dramatique. A un degré moindre, cette atmosphère musicale est plus proche du style d'un Jorge Arriagada accompagnant les films de Raoul Ruiz que de celui d'un musicien américain composant des thèmes soulignant l’évolution d’une histoire.

 

 Le questionnement précis, profond du film de Bellocchio tourne autour de la lutte engagée par les personnages contre l’Histoire. Ou plus précisément, comment une femme vient buter contre une figure masculine absolue, c’est-à-dire atteignant une telle désincarnation, se dépouillant à un point rarement vu au cinéma de ses oripeaux d’humain qu’il finit par basculer dans le mythe. Comment lutter contre ça, quand on est une femme abandonnée par celui que l’on a contribué à élever, en vendant notamment tous ses biens pour lui permettre de créer le parti Popolo d'Italia ?

 

 L’ambiguïté – et par là la force – du titre « Vincere » tient au fait que son infinitif, au regard de l’histoire qui se développe devant nous, ne renvoie pas seulement à la position grandiloquente de Mussolini, à cette assurance inaugurale du film qui nous fait dire qu’il ne peut échouer ; qu’il ne peut que vaincre. Non ! Le titre s’inscrit dans un partage, puisque le sujet profond du film est moins l’ascension de Mussolini que la manière dont une femme défend envers et contre tout sa position de mère et d'amante ; sa revendication totale, inaltérable, incompressible, à figurer à la place qu’elle assure mériter, contre tous les discours raisonnables qui veulent lui faire croire qu’elle est folle.

 

Le coup de force du film tient dans cette tension entre deux positions contradictoires, deux corps opposés qui ne peuvent se rejoindre car leur statut dans la fiction est frappé d’une asynchronie patente. D’une part, un homme qui, par sa manière d’affirmer d’emblée – notamment devant une assemblée – une position définitive, iconoclaste, se place dans une visibilité absolue – il défie tout simplement Dieu. D’autre part, une femme qui, elle, est condamnée à rester dans l’ombre et clamer en permanence son droit à l’existence ; en quête perpétuelle de reconnaissance. Ce n’est tant qu’on lui dénie toute conscience ou une quelconque lucidité mentale. On lui demande simplement de ne pas se hisser à une place qui ne peut être dévolue qu’à celui destiné à entrer dans l’histoire. Ce qui s’est produit entre le Duce et Ida Dalser ne relève pas de l’Histoire. Leur lien est confiné dans un espace clos, intime.

 

 C’est pour cela que les scènes entre eux prennent un tour particulier. Dans le fracas du monde, leur intimité n’est reliée à rien de particulier. Elle n’a de valeur que dans une manifestation immédiate. C’est ainsi que les scènes entre Mussolini et Ida Dalser ont cette façon particulière de décrocher avec le ton général du film, épique, à cause d'échanges au bord du chuchotement, alors même que les gros plans abondent. Certaines scènes entre l’amante et d’autres personnes (comme lors des internements) ont également cette particularité, comme s'il ne fallait pas parler plus fort que le Duce, qu’on était tenu de se cantonner dans un espace différent, réduit, et qu’il n’était pas possible d’atteindre la hauteur de timbre du dictateur.

 

C’est avec cette description de la trajectoire du Duce que Bellocchio atteint des strates narratives proprement vertigineuses. Il y a d’abord cet acteur, Filippo Timi, qui, dans sa restitution du corps de Mussolini, fait peser sur lui tous les doutes possibles. Il est comme attendu au tournant. Dans son incarnation progressive du personnage historique, quelque chose semble gêner : des gestes par trop expressifs, des mouvements révélant un corps un peu trop préoccupé de restituer les attitudes du vrai Mussolini connu par les images d'archives. Trop près de lui pour être réellement convaincant. Trop imitateur, en quelque sorte. D’autres ombres, pesantes pour cet acteur, planent sur ce film, comme celles du "Dictateur" de Chaplin, avec son Mussolini réduit à des gesticulations grotesques. Il est difficile de ne pas y penser, alors que Chaplin est encore présent dans le film de Bellochio avec la projection du "Kid" dans le centre d’internement et qui vaut des larmes d’identification à Ida Dalser.

 

 Au fond, Bellocchio finit par nous dire, de manière radicale, qu’il n’y a pas d’incarnation possible ; qu’un tel personnage historique ne peut qu'être singé. A tenter de se hisser, même en tant qu’acteur, à sa hauteur, on est voué à disparaître. Et c’est ce qu’il fait, en un geste narratif définitif. A mesure que le récit avance, le corps de l’acteur s'efface purement et simplement. On a beau s’attendre à le voir réapparaître, pour mesurer à quel point il habite son rôle, rien n’y fait. C’est aussi le double paradoxe du film, centré sur les deux personnages principaux : quand un acteur doit mener son personnage vers la lumière de l’Histoire, il disparaît, tandis qu’une autre, très présente, se débattant pour exister, est vouée à rester dans l’ombre.

 

Dans le film de Bellocchio, la fiction - avec son mode opérateur représenté par les acteurs - est inlassablement grignotée par la véracité historique. "Vincere" ne met pas simplement en scène des personnages aux positions inégalitaires, c'est dans la matière même du film que s'installe une tension. La fiction ne vaut plus pour elle-même. Elle est rattrapée, puis dépassée par ce qu'elle voulait représenter. D'où le statut particulier accordé aux images d'archives : de plus en plus invasives, de moins en moins illustratives. Elles ne servent plus à simplement relayer la fiction, à appuyer le propos. Cela devient même l'inverse : au coeur du récit, les personnages témoignent de leur impossibilité à se défaire de leur sujétion.

 

 C'est particulièrement la position du fils de Mussolini qui, étouffant devant l'effigie massive de la tête de son père (vraie représentation du vrai Mussolini), en vient à la briser. De ployer ainsi devant la force des images véridiques nous vaut la scène la plus ahurissante du film : après avoir assisté à un discours de Mussolini (images d'archives en noir et blanc), le fils, réputé auprès de ses camarades étudiants pour ses imitations, reproduit plus tard pour eux les tics du père de façon particulièrement exaltée. Il finira lui aussi dans un asile. On ne reproduit pas impunément la conduite du père de la nation. Quand bien même on serait son véritable fils.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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