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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 16:19

 

 

 

 

 

 

 

Cinq caméras brisées (Five broken cameras)

 

Film documentaire de Guy Davidi et Emad Burnat

 

 

 D'un conflit toujours brûlant représenté d'innombrables fois à travers notamment les images d'actualité, "Five broken cameras" propose un angle d'attaque différent. Ce qu'on a pu souvent voir jusqu'ici par un prisme parcellaire, bien souvent fictionnel, passe ici par le filtre d'un regard individuel. Journal filmé "Five broken cameras" l'est assurément, dans sa façon de rendre compte de la résistance des habitants du village de Bil'in face aux constructions d'un mur et de colonies israéliennes aux abords.

 

 Face au chaos ambiant, à l'inlassable ballet macabre des manifestations et des dispersions à coup de grenades lacrymogènes, la voix d'Emad Burnat crée un liant. Étonnamment posée, elle adopte la distance nécessaire permettant d'avoir une appréhension plus rigoureuse des images. Bien sûr, il y a là un point de vue subjectif - encore que, le texte dit par Emad Burnat est écrit principalement par Guy Davidi, ce qui fait de "Five broken cameras" un film issu d'une vraie collaboration - mais elle est destinée avant tout à unifier les morceaux épars de la réalité.

 

 De la parole distante forgée pour assouplir la réalité à un corps plongé dans la matière âpre du conflit, la suture se fait pourtant avec une certaine évidence. C'est la qualité foncièrement cinématographique du film que de constituer avec ces éléments (pudeur de l'intime et vibrations de la lutte) une matière époustouflante. Dans ce face à face entre manifestants pacifistes et soldats israéliens, dans ce partage somme toute manichéen, affleure une mythologie westernienne, que la géographie des lieux (barbelés, grands espaces arides, ennemis qui vous encerclent) tend à renforcer.

 

 Cette mythologie tient également à la constitution de figures particulières dans le film, récurrentes, comme cet ami qui, inlassablement joue la comédie devant les soldats, signe de courage, certes, mais aussi gesticulation conjuratoire. Avec celui à l'éternel sourire d'enfant, ces "héros" voient peu à peu leur carapace se fissurer devant l'implacable principe de réalité. Burnat, qui les filme, se sent plus mesuré, comme si ses caméras représentaient le rempart à un vrai engagement physique. Mais pour lui aussi, la dure réalité le frappera comme un boomerang.

 

 Le caractère proprement sidérant du film - et éprouvant tout autant - tient à cette présence du corps de Burnat, journaliste, au beau milieu des manifestations. Les cinq caméras brisées, exposées au début comme des reliques, sont ainsi plus que des signes de médiatisation entre le corps d'Emad et le chaos destructeur. C'est aussi, avec le découpage des périodes à chaque fois achevées par la perte de cet instrument, la question même du montage qui y est signifiée. Chaque caméra, plus que d'être un outil technique, se charge d'un rôle duel : reflet du monde, protection pour Emad - il est sauvé de la mort par la présence de l'une d'elle contre son corps.

 

 Si la fureur, l'affrontement, ne constituaient pas l'essentiel du film, il en aurait un côté presque théorique, par cette façon de mêler l'évolution d'un conflit avec celle d'un enfant, Geebril, le cadet des fils d'Emad. Cadrage d'une réalité intime avec l'extériorité cruelle qui n'empêche pas la surprise fondamentale d'un petit être prenant le pli du temps. L'enfant, présent dans bon nombre de séquences, frappe par son corps gagnant en maturité, probablement parce qu'il est exposé à la lueur du conflit, pris dans le feu de l'action. Les scènes avec les enfants en général peuvent choquer, mais pour les comprendre, il convient peut-être de se référer à ces paroles rapportées par un ami palestinien de Guy Davidi :

 

« Nos enfants ne peuvent pas avoir une enfance, ne peuvent pas rêver, car cela les fragilise. Pour les protéger on essaye de les faire grandir plus vite. »

 

"Five broken cameras" a obtenu le Prix Louis-Marcorelles au Cinéma du Réel 2012.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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