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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 11:03

  

 

Cycle Singapour – Malaisie : Le cinéma de Yasmin Ahmad

 

 

Figures du multiple

 

 Dans la rétrospective présentée au Centre Pompidou jusqu’au 1ermars 2010, un nom a émergé, dont les films se sont révélés une surprise agréable : celui de Yasmin Ahmad, cinéaste malaisienne dont la liberté de ton n’a pas manqué de susciter des polémiques dans son pays.

 

 Pour un occidental essentiellement préoccupé de question d’esthétique et de thématique, cette liberté surprenante opère au plan dramaturgique, avant d’être idéologique ou politique. Dans le premier film de cette cinéaste vu au Centre Pompidou, « Gubra », frappe son aisance narrative signifiée à travers des ruptures de ton fréquentes au sein d’une même séquence. Il y a par exemple cette scène inaugurale qui chez d'autres prendrait un tour dramatique, mais qui ici confine à la légèreté : un père de famille, malade, est transporté d’urgence à l’hôpital par sa femme et ses enfants. Une tension s’élève, relative au caractère subit du malaise de l’homme enrobé, mais dans la même mouvement qui amène la famille à le transporter, la tension est atténuée, puis se résoud bientôt en pure bouffonnerie. Cette dédramatisation n’en dépouille pas pour autant cette séquence de sa crédibilité ; simplement, cette façon de désamorcer une tension rend compte de l'harmonie règnant dans cette famille de la classe moyenne malaise. Elle est soudée au point qu'à tout drame tentant de se loger dans leur quiétude homogène est apportée une réponse adéquate.

 

 Une autre séquence, située dans « Mukhsin », dernier titre d’un cycle autour d’Orked, se révèle encore plus éloquente : des parents viennent se plaindre auprès des parents d’Orked du fait qu’elle a jeté le cartable de leur fils par la fenêtre d’un bus.  Un protocole s’engage, où lesdits parents sont invités à prendre le thé, tandis que la mère d’Orked, se saisissant d’une baguette, signifie aux plaignants son intention d’aller corriger sa fille. Elle sort de la pièce, tandis que thé et gâteaux sont apportés aux invités. S’ensuit une scène cocasse où, dans la chambre, mère et fille, unies dans une complicité sans faille, s’adonnent à un simulacre de correction. Par les faux cris d’Orked se répercutant dans le salon, elles suscitent la perplexité culpabilisante des plaignants.

 

 Avec cette harmonie régnant dans cette famille, où le conflit semble absent, où une domestique est traitée sur un pied d’égalité avec ses maîtres – de quoi provoquer des cris d’orfraie de la part des tenants d’une éducation traditionnelle -, on peut se demander comment une fiction devient possible, comment on injecte un peu de jeu dans les modes de vie. La figure d’Orked - véritable garçon manqué au regard de nos représentations occidentales - est le moteur par lequel une complexité devient possible. Elle a besoin d’inscrire son corps dans le réel pour agripper une matière différente de l’harmonie dont elle a été enrobée. Dans « Mukhsin », elle subit un véritable rite de passage lorsqu’elle est invitée à participer à un jeu de garçons après avoir, au propre comme au figuré, renvoyé la balle à Muhksin avant d’être admise dans le cercle. Cette éducation ouverte, libre, dont elle a fait objet, n’empêche pas une plasticité qui la fait tester sa féminité avec Mukhsin lorsque, sur un vélo, elle exprime sa crainte de prendre le guidon, préférant être conduite par le garçon assis derrière elle. La conduite de garçonne n’empêche pas l’intégration de certaines normes de séduction, consistant à s’abandonner.

 

 Dans « Sepet », deuxième film du « quatuor Orked » - seul le premier n’ayant pas été présenté à Beaubourg -, c’est la rencontre entre Orked et Ah Loong, jeune chinois vendeur de DVD piratés, qui marque la tentative de dépasser les clivages ethniques et religieux. Principalement soutenue par sa mère, elle n’évite pas complètement les railleries de son père, pourtant ouvert. Ah Loong, de son côté, reçoit les critiques de ses amis masculins jusqu’à ce que, pour l'un d'entre eux, la rencontre avec Orked se révèle positive, au point de susciter quelques petits moments de jalousie.

 

 Si cette posture consistant à brasser les identités multiples de la Malaisie marque le cinéma de Yasmin Ahmad d’une positivité certaine, elle ne s’arrète pas simplement à des questions d’ordre politique ou relationnel. C’est son cinéma, dans sa valeur esthétique, qui en sort gagnant, dans la manière ou ce brassage installe des possibilités fictionnelles multiples. Parmi les trois films présentés à Beaubourg, c’est sans doute dans « Gubra » que perce la plus grande richesse narrative ; une liberté dans la circulation des énergies individuelles mises en œuvre ; l’impression domine qu’avec tous les personnages représentés, aucune histoire ne prime sur une autre. Bien sûr, il y a un centre, rendu par la figure de Orked qui, lorsqu’on découvre les films de Yasmin Ahmad, ne manque pas de surprendre.  Cette jeune femme qui est dans le regret de son amour perdu dans un accident (Ah Loong, dans « Sepet »), entretient avec son mari une relation qui donne l’impression qu’elle s’inscrit dans un cadre plus traditionnel, plus respectable car celui-ci est malais.

 

 Le contraste est fort entre cet homme argenté et cette jeune femme, à l’allure masculine, qui, en pleine conversation dans la rue, se laisse aller à des postures d’art martial. Pourtant, loin d’être incongru, ces différences de caractère, d’appartenance sociale ou religieuse, ces frictions d’identités diverses créent des dynamiques fictionnelles passionnantes. Même la religion – terreau sur laquelle s’appuient les détracteurs d’Ahmad pour la fustiger – trouve sa place, de manière assez discrète, quand le père de Orked invite femmes et domestique à venir faire leur prière ou à travers la figure d’une jeune femme voulant apprendre le Coran. Dans "Gubra" sont aussi évoquées les questions de prostitution. Collusion d’éléments qui, de par leur multiplicité, pourraient créer de l’hétérogénéité, mais que Yasmin Ahmad, avec son habileté narrative, et son attention pour ses personnages, rend avec une fluidité exemplaire.

 

 Dans cette ouverture liée à son appartenance à un milieu progressiste, Yasmin Ahmad met l’exploration de la langue au centre de sa préoccupation. Mais loin d’en faire une question d'adhésion à des modes de fonctionnement linguistiques ou une procédure d’échange entre les différentes communautés, elle inscrit la question de la langue dans un champ éminemment labile. La liberté qu’elle octroie à ses personnages, la confiance mutuelle qu’ils s’accordent, passent par une aisance de la langue principalement signifiée par leur usage de l’anglais. Là où dans une réalité sociologique propre à la Malaisie et à Singapour, l’utilisation de l’anglais renvoie au mode de communication principal entre des communautés diverses (chinoise, indienne, malaise, indonésienne), dans ses films, c’est au sein d’un dialogue entre membres d’une même communauté (par exemple la famille de Orked) que se produit ces échanges. L’anglais cimente moins les communautés chez Yasmin Ahmad qu’il ne renvoie à une universalité représentée à travers les affects de ses personnages.

 

 Si dans un pays comme l'Inde certaines personnes de la classe moyenne se parlent uniquement en anglais - la langue du colonisateur -, ici son recours procède plutôt d'une disponibilité des protagonistes, d'une confiance mutuelle les amenant, au sein donc d'une famille, à expérimenter, de manière quasi réflexe, un autre champs linguistique. Dans "Sepet", cette ouverture vers d'autres modalités culturelles passe également par le rapport à la musique. Cela nous vaut une belle scène où la chanson "Ne me quitte pas" de Jacques Brel, interprétée par Nina Simone, est reprise par le père d'Orked. avec une implication dans son chant qui relève de l'appropriation exaltée. Il aurait pu choisir l'original, mais cette version dit combien ce passage de langue en langue reflète l'attitude de Yasmine Ahmad à l'endroit de ses personnages : jamais figés dans leur statut, composites, toujours en mouvement.

 

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