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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 08:40

                           

 

 

 

Le ruban blanc

 

Film de Michael Haneke

Avec Christian Friedel, Ernst Jacobi, Leonie Benesch

 
 Sans doute tient-on, avec « Le ruban blanc », le meilleur film de Michael Haneke. Avec ce dernier opus palmé à Cannes cette année, il paraît loin le temps où, à travers ses premiers films de cinéma (« Benny’s video » ou « Le septième continent »), il nous gratifiait d'œuvres ultra verrouillées, qui laissaient à peine filtrer une lueur d’espoir. L’assurance du discours, l’hyperconscience des effets à produire, la surcharge rhétorique relayée par une rigidité formelle, tout cela ne manquait pas d’en laisser beaucoup indifférents ou agacés. Bien plus tard,  il y a eu une sorte d’assouplissement liée notamment à l’introduction dans son univers d’actrices françaises, comme Isabelle Huppert dans « La pianiste ».

 

 Mais un film comme « Caché », avec Juliette Binoche, à expérimenter jusqu’à l’usure la question du vide, du mystère – en cela le titre est éminemment programmatique - , finissait par révéler a contrario son caractère artificiel, son dispositif frelaté. Avec « Le ruban blanc », Haneke parvient à un équilibre qui lui a peut-être servi à obtenir la plus haute récompense à Cannes. Mais de quel équilibre s’agit-il ? En premier lieu de l’équilibre de l’image, à travers le recours au noir et blanc. On dit souvent d’un film tourné en noir et blanc de nos jours qu’il est stylisé. L’œil critique avisé peut se complaire à chercher dans certains d’entre eux (par exemple le remarquable « O sangue » de Pedro Costa) une puissance expressionniste à travers la balance de l’ombre et de la lumière, la manière dont elle découpe les figures et les espaces et, éventuellement, la symbolique qui vient s’y loger.

 

 On sait gré à Michael Haneke, par le recours au noir et blanc, de ne pas céder à ce fétichisme formel. De fait, dès l’abord, les images de son film auraient tendance à évoquer moins la photographie, dans laquelle l’usage du noir et blanc est largement majoritaire, que la peinture. On se surprend, à travers la démarche et l’allure compassées de certains personnages au début du film, à voir surgir des scènes de tableaux flamands, de même que certaines séquences champêtres évoquent un réalisme à la Courbet.
 

 C’est en s’écartant de la machinerie démonstrative de bon nombre de ses films que Haneke accède à un autre statut. On peut dire que son cinéma s’ouvre, ne serait-ce que par la manière dont il filme ici les espaces : étendues de champs d’où surgit une carriole, chemin qu’emprunte fébrilement une jeune femme pour la première fois à vélo. Ces espaces dessinent des trajectoires, contiennent leur potentiel de fictions à venir, de rencontres à former. C’est par cela que l’instituteur va rencontrer sa future compagne, tout comme l’accident inaugural du médecin, en forme de piège, peut symboliquement représenter l’amorce d’un récit où il finirait par être signifié qu’il y a des limites, spatiales ou comportementales, à ne pas dépasser. Bien des plans donnent l’impression, par leur désolation, que quelque chose va surgir.

 

 Cette inquiétude est liée simplement à la tension narrative palpable, progressive, bien loin d’un « Caché » où cette sensation de vide relevait d’une posture. Dans « Le ruban blanc », on va bien vers le dévoilement relatif d’une certaine vérité, liée aux sévices infligés à des enfants. L’équilibre nouveau, réjouissant du film, tient précisément dans cette palpitation entre l’ombre et la lumière, le caché et le montré. Haneke ne dévoile pas systématiquement ce qu’on s’attend à voir, comme la punition portée au jeune garçon, dont on n’entend que les gémissements off. Volonté de ne pas copier « Fanny et Alexandre », de Bergman, que son film rappelle inévitablement.

 

 Il y a encore cette scène du petit garçon du médecin se levant en pleine nuit pour chercher sa sœur, descendant l’escalier dans le noir, l’appelant, s’apprêtant à remonter bredouille vers sa chambre jusqu’à ce qu’un léger bruit le porte vers une pièce qu’il ouvre pour découvrir sa sœur en compagnie de son père. Cette séquence, d’une force incroyable, est marquée par cette incompréhension de l’enfant devant ce qu’il voit et l’évidence, pour le spectateur, de se trouver face à une scène incestueuse. Autre alternance entre visible et invisible lorsqu’à la découverte de l’enfant handicapé dans les bois, Haneke le filme d’abord en plan large, comme pour nous épargner une vision horrible avant, plus tard, de nous gratifier d’un gros plan de son visage.

 

 Le film, traversé de bout en bout par une terreur diffuse, intériorisée - dûe précisément à cette incertitude de la visibilité - contient des scènes à la puissance horrifique, comme celle des enfants venant soi-disant prendre des nouvelles du jeune handicapé. La raideur commune de leur déplacement donnant l'impression d'une seule entité en mouvement, tout cela rappellant "Le village des damnés" de Wolf Rilla.

 

 Bergman. Wolf Rilla. Peinture. Photographie. Toutes ces références ne font pas pour autant du "Ruban blanc" un film référentiel. Cette position, post-moderne s'il en est, jetterait d'emblée le soupçon chez Haneke, par un nouvel excès de conscience, de maîtrise culturelle. Simplement, en libérant son geste esthétique, il en vient sans forcer, dans un frottement délié, à occuper une place de choix, en figurant parmi les plus grands.

                

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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