Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 07:58

 

 

 

 

 

Les femmes de mes amis

 

Film de Hong Sang Soo 

 

 Avec Jung-woo Ha, Tae-woo Kim, Ko Hyeon-jeong

 

 Lors du dernier festival de Cannes, quatre cinéastes coréens, interviewés par des journalistes de la chaîne Arte, mettaient l’accent sur l’importance de l’alcool chez leurs compatriotes. En regardant « Les femmes de mes amis », on pourrait facilement conclure que Hong Sang Soo est le plus coréen de tous les cinéastes, tant la représentation de l’alcool, avec les scènes de table qui en sont le corollaire, occupe une place prépondérante dans ses films. Au point que les premières séquences de ce dernier film sorti à Paris, pourraient laisser croire à une répétition, inscrivant Hong du côté des cinéastes obsessionnels, rongeant toujours le même os.

 

 Mais ce serait réduire la portée de cet auteur, sa singularité, que de l’inscrire dans une simple appartenance culturelle venant justifier des comportements identifiables. Car, il est d’emblée important de le dire, les scènes de table, de beuverie, servent avant tout le cinéma, rien que le cinéma. « Les femmes de mes amis », probablement son film le plus alcoolisé, inscrit un trouble dans la conduite des personnages, au point que leur ambiguïté, leurs écarts, colères, dérives, découlent beaucoup de ce qu’ils ingurgitent. L’alcool n’est pas un frein, ne représente pas un pur moment de détente, mais au contraire affecte l’évolution des personnages, les fait dévier de leur base psychologique.

 

 La gueule de bois avec laquelle ils se réveillent initie un passage des frontières les menant vers des rivages inattendus, inavouables. L’alcool ne défait pas, ne désinhibe pas simplement, puisque le résultat ne conduit pas à quelque chose de forcément positif, de consciemment souhaité. On ne s'adonne à pas un plaisir, suite à une ingestion d’alcool, pour accomplir ses rêves. Révélateur, l'alcool sert plutôt à faire advenir des conduites que les personnages n'osaient pas imaginer ; à marquer leurs attitudes d'une instabilité propice à créer des divisions chez eux. Ku, le réalisateur narcissique invité à un festival de cinéma comme membre du jury, cumule des contradictions tant dans sa conduite que dans sa façon d'être représenté.

 

 A la fois perçu comme un cinéaste de renom par les hommages dont il bénéficie, mais ne sortant pas du cercle restreint de l'art et essai. Loué d'une part, moqué de l'autre, mais imbu de cette notoriété confinant à la facticité. Un ami de longue date qu'il rencontre par hasard l'affuble d'une étiquette (difficile à confirmer) de séducteur impénitent ("Cloîtrez vos femmes"). Le film navigue constamment sur ce fil d'improbabilité des affects et des sentiments, à tel point que nombre de scènes donnent l'impression de basculer à n'importe quel moment, comme celle où il donne une conférence devant des étudiants. Courtois au début de son intervention, il s'enflamme de manière agressive à mesure qu'il explique ses intentions.

 

 Cette instabilité est notamment renforcée par la manière dont les plans, souvent fixes, sont soumis à des recadrages, comme si ce geste technique reflétait l'animation interne au sein d'une scène, comme pour en saisir les moindres variations.

 

 En son centre - moment qui constitue souvent chez Hong une bascule esthétique -, "Les femmes de mes amis" contient une scène pour le moins troublante. On peut la prendre comme un passage purement fantasmatique, onirique, en ce que son pouvoir d'attraction repose sur un relâchement des sens - le fait de passer de l'état de veille alcoolisé à une réveil avec une gueule de bois. Invité chez un ami dans l'île de Jeju, Ku est présenté à la femme de celui-ci mais s'applique, par ses réponses cyniques, à défaire leur relation idyllique, qu'il juge idéaliste. Le couple cache avec peine le malaise suscité par les paroles de Ku. S'ensuit une scène où, au réveil, Ku croit son ami mort, suite à un repos bien arrosé. Il tente de consoler sa femme, couche avec elle (du moins, on le suppose). Le lendemain, le mari ressuscite, en quelque sorte, la femme pleure hors champ. Ku est congédié fermement.

 

 Cette scène entre en résonance avec une autre, lorsque, à l'issue d'une soirée passée avec un ancien professeur, adulé par l'assistance, il rejoint une admiratrice. Des râles très explicites sont entendus, alors que les convives poursuivent leur conversation. Mais lorsque, plus tard, Ku est invité chez ce professeur, aucune allusion ne sera faite à cette dérive, comme si elle n'avait jamais existé. C'est que l'ivresse, dans ce film, irrigue à un point tel les méandres des comportements, qu'elle finit par remplacer les conduites rationnelles pour plonger les personnages dans un univers fantasmatique, dont le hors-champ est, sur un mode esthétique, le principal révélateur.

.

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche