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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 15:00

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dharma Guns

 

 

Film de F.J. Ossang

 

Avec Guy McKnight, Diogo Doria, Stéphane Ferrara

 

 

 L'univers cinématographique de F.J. Ossang est tel qu'on pourrait dire, à la vision de "Dharma Guns (La succession Starkov)", que le cinéaste revient "d'entre les morts" - pour reprendre son lexique. Quatrième long-métrage seulement en près de trente ans : on peut dire que la traversée a été longue avant d'émerger à nouveau dans le champ de la réalisation. Ossang peut à nouveau toucher terre, lui à qui la métaphore du voyage sied tant. Elle imprégnait déjà son chef d'oeuvre hypnotique de 1990, "Le trésor des Iles Chiennes". Un seul carton de ce film suffisait à rendre compte de la matière dans laquelle est de nouveau placé "Dharma Guns" : "Nous sommes sur les Iles Chiennes/Nuit rouge à perpétuité/Nous sommes au pays des morts".

 

 Au pays des morts, déjà. Qu'on ne se trompe pas : l'univers de F.J. Ossang est loin d'être morbide. Il suffit de remplacer "pays des morts" par "pays des rêves" pour appréhender réellement l'espace dans lequel on se trouve. Sa dimension onirique, évidente, situe Ossang à part dans le champ cinématographique. La difficulté à réaliser des films n'a pas terni sa détermination, ni entamé sa lucidité esthétique. Sa richesse, paradoxale, qui le situe dans le rêve, c'est à dire dans un espace qui abolit donc les frontières tangibles de la réalité, prend en compte un espace physique. Comme  "Le trésor des Iles Chiennes", "Dharma Guns" a été tourné aux Açores. La poésie visuelle d'Ossang tient à cette captation d'une réalité géographique passée dans le moule d'un agencement onirique. Cela offre des plans superbes, comme l'ouverture du film, ou celui où le héros descend un escalier, sur fond de ciel paré de nuages laiteux, avec, en coin, une église typique de l'architecture lusitanienne. 

 

 Avec ce souci de l'image l'amenant à utiliser le noir et blanc, F.J. Ossang avoue sa dette au cinéma muet. Cette poésie visuelle est d'autant plus forte que l'image jaillit d'elle-même, sans signification à priori, se détachant d'une nécessité narrative. Les références techniques au muet, évidentes, contribuent à ce retour, comme ces nombreux plans comme enfermés dans un cercle. On y attend à chaque fois une ouverture ou une fermeture à l'iris. Référence que l'on retrouve également chez un autre apôtre contemporain du noir et blanc, le cinéaste canadien Guy Maddin.

 

 Est-ce à dire que cette puissance du visuel nuirait à l'histoire, aux dialogues, chez Ossang ? C'est là que prend corps un autre paradoxe : si la séparation entre l'image et la parole est nette, en fonction de leur différence de destination - l'une visuelle, l'autre narrative -, la parole seule n'en est pas pour autant évidée. Elle contient son mystère tout comme l'image se charge d'une intensité poétique préservée. Le personnage de Stan Van Der Decken, joué par Guy McKnight, incarne cette relation particulière au langage. Là où dans un film ordinaire, on a envie de comprendre chaque phrase dite par un acteur - car toute information doit renvoyer à un effet de réel -, le fait pour le spectateur de perdre des mots ou des phrases dus à l'accent de McKnight importe moins. Non seulement, cela n'empêche pas l'acteur d'être incarné, d'offrir une belle présence, mais cette confusion coïncide avec le trouble dans lequel se trouve le personnage qu'il interprète.

 

 Avec le personnage joué par Stéphane Ferrara, nous sommes dans une autre approche du langage ; dans une continuité, mais sur le mode du contrepoint. Par lui passe un nombre important d’informations, contribuant à cette véracité du récit. Plus il se fait le vecteur langagier d’une multitude d’histoires, plus on bascule dans une sorte d’irréalisme, à tel point que tant de paroles peuvent à force acquérir une saveur prêtant au sourire, au sens où l’on ne sait pas toujours à quel pan visuel rattacher cette logorrhée. Il y a cette séquence magistrale où il se promène avec McKnight, passant de la végétation aride des Açores à un bord de mer rocheux. Promenade au bout de laquelle il tire sur un Dharma Gun. Cette apparition improbable – dans le sens où elle n’est portée par aucune intensité dramatique – donne l’impression d’être l’effet du langage : il faut qu'à un moment ou un autre, récit et image finissent par se conjoindre ; que tout ce qui est véhiculé par les paroles trouve son champ d’expansion dans l’image, et inversement que le langage s’appuie sur le mystère de l’image pour exalter son flux poétique.

 

 Situé quelque part entre "La jetée" de Chris Marker, pour la trajectoire de son héros pris dans une recherche dans le temps de son amante perdue, et "Alphaville" pour sa veine futuriste, son intrigue tarabiscotée sur fond de complot, "Dharma Guns" offre un vertige narratif déjà à l’œuvre chez Ossang dès "Le trésor des Iles Chiennes". Il brasse bien d'autres références, depuis le cinéma muet, avouées ou inavouables. Il est salvateur de savoir qu'un certain cinéma de poésie est de retour.

  

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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