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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 23:52

 

 

 

 

 

 

Donoma

 

Film de Djinn Carrénard

 

Avec Emilia Derou-Bernal, Salomé Blechmans, Sékouba Doucouré,

Laetitia Lopez, Vincent Perez

 

  

 Il n'est nullement étonnant que "Donoma" soit placé sous le parrainage de Abdelatif Kechiche. On n’avait pas vu un film aussi vibrant depuis "L’esquive" ; fondé sur la tchatche, une impression de spontanéité, une sensation d’immédiateté, d’urgence, qui donne aux deux films une singularité bluffante.

 

 Mais voilà ! Si ici, on a loué l’énergie du film de Kechiche, force est de constater que "Donoma" ("Le jour est là", en langue sioux), indépendamment de la singularité de son mode de création, acquiert une ampleur qui ne laisse de surprendre. Cette surprise est peut-être due, avant la vision du film, à la connaissance de son coût (150 euros), ainsi qu'au pari d'un jeune homme voulant à tout prix réaliser son film avant ses trente ans. En consultant l’affiche, avec ses petites inscriptions drolatiques, on s’attend à passer un bon moment, peut-être, mais pas beaucoup plus. De même que d’entendre sur Internet Djinn Carrénard parler du contenu de son film, à mesure qu’il le réalise, incite à envisager tout cela de manière légère.

 

 Résultat ? "Donoma" surprend moins parce qu’il serait dans la filiation vibrante de "L’esquive" qu’il n'arrive, malgré ces similitudes, à affirmer d’emblée l'empreinte fraîche d’un jeune cinéaste. Car, dans ce film, il est moins question d’une maîtrise – elle n'est en tout cas pas visuelle, et pour cause – que d’une justesse du point de vue. Sans cesse, on se dit, à mesure que les histoires développées devant nos yeux prennent de l’épaisseur, que Djinn Carrénard sait de quoi il parle. Que les multiples sujets qu’il aborde reflètent un intérêt particulier pour l’être humain – et comme il le dit lui-même, pour le couple – et décident du mouvement imprimé au film.

 

 Certes "Donoma" est un film choral, en ce qu’il entremêle avec virtuosité l'itinéraire de ses personnages ; en ce qu’il crée des ruptures dans leur apparition et leur positionnement les uns à l’égard des autres. En cela, la structure du film dépasse déjà, celle, plus brute, de "L’esquive". Pour autant, ce serait rendre un hommage démesuré à ce film que d'en faire une oeuvre maîtrisée, comme on peut le lire ça et là. Composé d'une succession de rencontres articulées autour de figures centrales, souvent doubles (une prof et son élève, une jeune photogaphe et un jeune africain, le même Dama et son amie photographe), "Donoma" dessine des trajectoires tissées sur un fil qui paraît bien souvent tangent, délicat à maintenir.

 

 Le film pourrait n'être qu'un assemblage de sketches, suturé par une habileté formelle redevable à une énergie juvénile, à un désir de virtuosité potache. A peine commence-t-on à prendre la mesure d'une histoire qu'une autre survient, en voix-off (celle de la photographe voulant vivre une histoire muette avec le premier venu). Pourtant, son unité, articulée principalement autour des figures du couple, tient à sa profondeur psychologique, à la maturité des situations dépeintes. Mais c'est surtout l'incessante mobilité des figures - certes liées à la structure éclatée du film - qui tient en haleine.

 

 C'est la qualité du film, en passant d'un mouvement à un autre, que de révéler un personnage, en lui conférant une profondeur inattendue. Il y a par exemple Leelop, la jeune femme au départ reléguée en hors-champs, protestant mollement contre les dérives de la prof exaltée, pour plus tard se retrouver au coeur d'une intrigue sur les allocations, lors d'une scène mémorable. En un rien de temps, beaucoup d'éléments se télescopent, contribuant à élever subitement l'épaisseur des personnages. Une parole blessante énoncée (elle ne sera jamais noire) est réellement comprise quelques instants après, quand Leelop va exprimer sa douleur auprès de son père noir. Cette scène, improbable, par la division identitaire radicale qui s'y profile, acquiert pourtant une force en ce qui s'y noue d'authentique douleur exprimée. Le père, vu une fois, prend, par son écoute attentive, une allure de psychologue.

 

 Il y a une force du surgissement des individus, qui prend à certains moments un tour horrifique, comme lors de la rencontre de Salma avec le repenti. Aperçu dans le train, idéalisé, doté d'une image passagère inquiétante - comme s'il préparait un méfait criminel -, son caractère se révèle dans une seule scène avec une force explosive. Beaucoup de l'attrait du film repose sur cette capacité de Djinn Carrénard à construire en une seule séquence des personnages chargés d'une réelle puissance humaine. Il a beau les faire graviter sur une corde esthétique rudimentaire, il arrive - suprême habileté - à maintenir un équilibre. Agilité de sioux.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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