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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 11:29

 

 

 

 

 

 SHIRIN

 

Film de Abbas Kiarostami

 

Dans le prolongement d’une installation présentée dans des salles de musée, avec pour cadre la représentation d’un spectacle traditionnel iranien (le Tazieh), le dernier film de Kiarostami pousse encore plus loin les limites de la représentation. Alors que dans l’installation, il était possible de voir, en parallèle aux visages filmés, la vraie représentation de Tazieh, avec « Shirin » il ne s’agit plus, de bout en bout, que de capter inlassablement les variations émotionnelles sur des visages de femmes. Elles assistent à la projection d’un film autour d’un couple célèbre dans la mythologie persane, Shirin et Khosrow, équivalents orientaux de Tristan et Yseult ou de Roméo et Juliette, dont, paraît-il Shakespeare se serait inspiré pour écrire sa fameuse pièce. Le film en question, on ne le verra jamais. Seul en sera restituée la bande son très expressive ; on en suivra l’histoire de bout en bout en lisant les sous-titres.

 

Il n’y a pas de doute que cette proposition radicale du cinéaste iranien représente un hommage au cinéma, dans ses composantes premières : salle de projection, lumière balayant les visages, affleurement d'émotions primaires. Triomphe du cinéma dans sa forme minimaliste à travers ces gros plans sur des visages de femmes ; tout autant que triomphe d’une certaine forme de représentation mettant à l’écart – et pourtant paradoxalement si présente par le son – toute narration. Cette concentration sur des visages rapproche Kiarostami de la position esthétique d’un Pasolini qui disait qu’il cherchait à filmer les visages « comme des apparitions sacrales ».

 

 Cette dimension-là s’y trouve, avec toutes ces mines intégrant dans les moindres replis de leur peau les variations affectives dictées par une dramaturgie dont la vision nous est soutirée, à nous autres spectateurs. Ces profils de madone, renvoyant à un passé intemporel, imposent aussi une assomption de la Femme. Le film de Kiarostami ne s’appelle pas « Khosrow et Shirin », mais bien « Shirin ». Imagine-t-on en Occident une histoire d’amour mythique d’une œuvre de Shakespeare s’appelant « Juliette » ? C’est là que Kiarostami, à priori engoncé dans le champ magistral de la pure délectation formelle, n’empêche pas une charge subversive de se glisser, inhérente à la position de la femme en Iran.

 

Certes, les 108 visages se colorent des plus infimes modulations émotionnelles, comme s'il ne pouvait y avoir de frein à ces épanchements, comme si les femmes étaient, dans leurs expressivités faciales, dans une totale liberté. Pourtant, dans la salle, quelques hommes sont présents; dans l’ombre de ces femmes, certes, ne bénéficiant pas de l’éclairage qui les illumine. Il n'est pas interdit de voir, dans le film de Kiarostami, à travers ces présences masculines discrètes mais impromptues, des figures de censeurs, chargés de contrôler, réguler, canaliser l’émotion débordante de ces femmes. Quand on sait - pour prendre un exemple précis - que dans la réalité iranienne, une femme musicienne n’a pas le droit d’apparaître seule sur scène, devant nécessairement être accompagnée d’un homme, on mesure l’étendue de la liberté octroyée à ces femmes dans leur moment d'imprégnation cinéphilique.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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