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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 10:29
 
 
 
Versus
 
Ecrit et mis en scène par Rodrigo Garcia
 
Avec Patricia Alvarez, David Carpio, Amelia Diaz, Ruben Escamilla
 
 A la fin de "Versus", dernier opus de Rodrigo Garcia, trois comédiens viennent installer sur scène trois couronnes mortuaires.   Alignées les unes à côté des autres, tournées vers le public, elles composent le mot "fin". Cette vision inattendue, et le décryptage qui s'ensuit, déclenchent les applaudissements, d'abord mesurés, de la salle. Ni rumeur particulière, ni cris de joie, ni sifflets d'exaspération ne s'élèvent alors.
 
 La réception tranquille, apaisée, semble faire suite à la dernière longue scène du spectacle, de fait la plus calme, qui voit une sorte de médecin légiste se livrer au toilettage d'un mort. La scène est pourtant loin d'être silencieuse puisqu'en même temps un comédien reprend littéralement, avec quelques variations, une tirade - la plus longue - présentée précédemment dans le spectacle. Manière de s'acheminer progressivement vers la fin, en décrochant petit à petit du texte très présent - par les sous-titres - et de l'image, à la violence provocatrice. Pas de cris, pas de révolte du public ? Est-ce à dire que les spectacles  de Rodrigo Garcia ont désormais perdu leur dimension sulfureuse ?
 
 Lors d'une scène emblématique du style provocateur du metteur en scène argentin, un comédien introduit un lapin vivant dans un micro-onde qu'il met ensuite en marche. Ce sont alors moins des rumeurs écoeurées qui parcourent la salle que quelques rires qui s'élèvent. Sans doute le public de Rodrigo Garcia est-il de plus en plus composé d'habitués sachant à quoi s'en tenir. 
 
 Comparé à "Jardinage humain" présenté au Théâtre de la cité internationale en 2003, "Versus" paraît plus sage. Pour autant, la veine scandaleuse n'en demeure pas moins présente, sauf que Rodrigo Garcia, en prenant à rebrousse-poil l'attente supposée du public, injecte une distance, un trouble dans certaines scènes. Il y a notamment celle où un comédien se met à uriner sur une pile de livres disséminés sur un drap au sol. Du moins, à ce que l'on croit, puisqu'au moment où il se retourne, il jette machinalement un récipient en caoutchouc lui ayant servi à perpétrer son action. Cette scène trouve un écho manifestement plus hard plus tard dans le spectacle, lors d'une vidéo montrant une femme en gros plan recueillant par sa  bouche grande ouverte un liquide apparenté à de l'urine. La source d'émission de ce liquide n'est pas montrée, mais c'est précisément en jouant avec les codes de représentation - ici de l'image pornographique - que Rodrigo Garcia affiche une distance autocritique.
 
 Distance encore dans la scène où un comédien baisse pantalon et slip d'un autre, se dénude également et se colle à lui, par derrière. Là où, dans "Jardinage humain", les scènes de représentations sexuelles étaient à peine masquées,  celle-ci se fige ici en un tableau grotesque. L'attendu érotique se grippe, en quelque sorte. D'autres scènes adoptent cette "distanciation", comme celle, peu ragoûtante où, dans une bulle, deux comédiens s'échangent leur chewing-gum, alors même que notre regard est convoqué vers le texte présenté en sous-titre.
 
 Là où les spectacles de Rodrigo Garcia ne laissent jamais tranquilles, c'est précisément par le décalage opéré entre le texte défilant en fond de scène - abondant mais très lisible - et la succession de tableaux vivants toujours imprévisibles. Au sein de ces actes relevant bien souvent de la performance viennent se loger une sorte de schizophrénie entre le visuel et l'auditif : c'est par exemple le moment où un comédien, raquette en main, mime devant un micro un joueur de tennis tout en émettant de la voix des sons prolongés proches des chants diphoniques. Cette dissociation finit par devenir comique.
 
 Le même comédien engage peu après une sorte de lutte avec une jeune femme embarquée dans un monologue marqué par la manière dont son corps tressaute en permanence. On décèle certes une volonté de l'homme de faire plier la femme - jeu de tension réitéré entre les corps relevant d'une dimension chorégraphique -,  mais c'est surtout la manière dont la femme maintient sa parole par dessus tout qui frappe. Le verbe comme ultime recours contre l'abîme, l'oppression.
 
 C'est précisément par le langage que le théâtre de Rodrigo Garcia garde sa cohésion, à travers sa critique de la société de consommation, bien que ce thème reste un peu en retrait dans "Versus". Il y a bien quelques séquences explicites relatives à la nourriture, comme celle, cocasse, ouvrant le spectacle sur le gaspillage des pizzas par les jeunes à travers le monde ; ou encore celle d'une jeune femme se préparant un plat peu engageant à base d'oeuf, mais elle est restituée sur un écran vidéo tandis que la scène, en direct, se déroule également dans une bulle. 
 En vrai cynique révolté, Rodrigo Garcia distille ses charges contre nos modes de pensées, de consommer, d'aimer, comme autant de flèches lancées sur une cible mouvante. On peut ne pas se retrouver à travers ces longs textes (monologues essentiellement), ce souffle imprécateur inaltérable. Mais c'est bien ce déluge qui laisse une empreinte indélébile, poétique finalement.
   

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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