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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 22:00

 

 

 


 

 

Essential killing

 

Film de Jerzy Skolimowski

 

Avec Vincent Gallo, Emmanuelle Seigner, Nicolai Cleve Brich 

 

 Le dernier film de Jerzy Skolimowski, cinéaste sur le retour, ne se livre pas facilement, malgré sa limpidité formelle. L’unanimité critique qui accompagne sa sortie ne saurait, pour le spectateur, garantir son appréhension immédiate, son intégration dans une sphère esthétique, morale ou politique. La présence d’un acteur de renom, Vincent Gallo, si elle peut au départ faciliter l’approche de cette fiction âpre, se révèle en fait vite déceptive. Avec "Essential killing", très vite se pose une question lancinante, dont on va avoir du mal à se déprendre : quel est l’intention du cinéaste ?

 

 Avant même de voir le film, on a pourtant la certitude que la matière fictionnelle est reconnaissable, tant elle s’adosse à une réalité immédiate, à une contemporanéité effective. La trame minimale du récit semble faciliter cette approche, cette identification. D’un côté, un homme, dont la nature vestimentaire porte de prime abord à l'identifier à un afghan. L’interrogatoire qu’il subit, traduit par un interprète, en ourdou, en fait sans conteste un taliban. De l’autre côté, des poursuivants. Mais qu’ils soient américains ou polonais, chaque poursuivant semble moins obéir à la résolution d’un problème d’une nature politique ou géo-stratégique qu’à réagir à l’exécution des leurs par l’homme en fuite, joué par Vincent Gallo.

 

 Les signes permettant l’identification aussitôt posés, c’est leur invalidation quasi immédiate qui frappe dans le film, en raison de l’aspect purement réactionnel des comportements. "Essential killing" est un film "sans histoire", au sens où la motivation des personnages, des actes, ne conduit pas à un enchaînement causal, gradué, mais obéit à une libération pulsionnelle. Il suffit de prendre le début : on a moins la sensation d'une poursuite que de voir des corps s'inscrire dans une simple dynamique. Et c'est cette mécanique impromptue qui engendre un acte fatal embrayant un cycle tragique. L'homme ne se réfugie dans un coin que parce qu’il est gagné par la peur. Et le fait qu’il tue plusieurs soldats en les faisant exploser est un moyen de se défaire d’une menace qui n’est pas effective. Il pourrait attendre qu’ils s’en aillent. Son acte est moins porté par une motivation guerrière qu’il ne révèle l’aspect purement libératoire d’un geste de survie. Mais le geste ne peut qu’enclencher une nouvelle fuite.

 

 "Essentiel killing" est à cet égard un film éminemment anti-psychologique. Sa dimension essentielle tourne autour d’une action brute, sèche. C’est cette sécheresse qui peut dérouter, désarçonner le spectateur. L’action, conçue comme successions de scènes d’intensités variables, prime tellement sur l’histoire qu’elle pourrait s’arrêter là, à n’importe quel moment. Cela donne cette séquence étonnante où l’homme, conscient de la difficulté de sa fuite pieds nus dans la neige, revient en arrière, bras levés, pour se livrer aux soldats américains. Nul héroïsme là-dessous, nul mouvement de l'homme qui serait soutenu par une détermination particulière, une foi quelconque. Sa fuite n'était par ailleurs dûe qu'au hasard d'un accident. 

 

 De réduire ainsi l'appartenance de son personnage à de purs signes (vestimentaires, faciaux), Skolimowski le cantonne dans un en-deçà de la représentation. Il y a bien ces séquences étranges où résonnent une voix scandant des sourates du Coran. Mais elles sont bien trop évanescentes, nimbées d'un filtre hamiltonien, pour s'insérer réellement dans un discours fondamentaliste. Elles apparaissent comme une simple rêverie d'un homme aux abois. Une poche d'air dans ce paysage oppressant, qui fait paradoxalement du film un huis-clos en pleine nature.

 

 Cette réduction du film à une combinatoire élémentaire de faits et gestes le rapproche - et ce n'est pas lui faire injure - d'un jeu vidéo. Toutes les composantes y sont : obstacles, cibles, fuite, trajectoires. De même que la quasi absence de dialogues, le mutisme du personnage principal l'enferme dans une dimension animale. Car il s'agit bien, dans ce parcours, de dépeindre une régression primitive. Le manque de mots est remplacé par une surabondance sonore où prédomine le souffle du personnage. Dans sa fuite, comme lorsqu'il se nourrit d'insectes, on perçoit très fort ce caractère haletant.

 

 Dans ce film, il n'y a même pas véritablement d'accès à la beauté. Quand bien même il y aurait un plan d'ensemble magnifique de l'homme traversant le paysage enneigé, l'omniprésence de la traque le rend menaçant, aucunement apaisant. La neige, qui a conduit l'homme à rebrousser chemin au début du film, est perçue d'emblée comme une menace. L'homme fait une chute, tombe dans l'eau glacée, subit une chute d'arbre : autant d'actes  empêchant un rapport serein à l'espace, renforcés par une caméra souvent portée à l'épaule qui accentue l'instabilité de l'image.

 

 Cette approche primitive d'un parcours humain n'empêche pas la constitution d'instants saisissants, acquérant une dimension surréaliste par la puissance de leur manifestation : l'homme venant voler un poisson avant de le dévorer ; la scène de l'allaitement forcé. Selon Brassaï, le célèbre photographe, cette conjonction est toute naturelle : "(...) le surréalisme de mes images ne fut autre que le réel rendu fantastique par la vision. Je ne cherchais qu'à exprimer la réalité, car rien n'est plus surréel".

 

 Intense dans son minimalisme narratif, étouffant malgré l'immensité du paysage, "Essential killing" est constamment perturbant. Dans la rencontre finale avec la femme, jouée par Emmanuelle Seigner, on y trouve à peine une respiration. Mais Skolimowski, en maintenant le fil tendu de son histoire, crée une oeuvre radicale, entêtante.

  

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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