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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 16:24

 

 

 

 

 

Hanezu, l'esprit des montagnes

 

Film de Naomi Kawase

 

Avec Thota Komizu, Hako Oshima, Tetsuya Akikawa, Taiga Komizu 

 

 

 Ténu dans son fil narratif, démonstratif par sa volonté d'embrasser une dimension mythologique, "Hanezu" ne s'offre pas facilement. Le rapport de Naomi Kawase au cinéma, plus que jamais à travers ce film, s'appréhende à l'aune de sa veine documentaire, génératrice de films intenses, certains diffusés sur Arte. Caméra à l'épaule, images tremblantes, donnent ainsi l'impression d'une saisie sur le vif, d'une vibration de l'immédiateté.

 

 "Hanezu" commence par une voix-off relatant un poème du Manyoshu, anthologie parue au 8ème siècle. Trois montagnes y sont dépeintes, métaphore d'une bataille entre deux hommes et une femme. Matière inaugurale réelle (un texte) sur laquelle prend appui la fiction pour encadrer les personnages. Mais d'emblée, à considérer, par le prisme du poème, cet arrière-plan mythologique, un écart se creuse avec ce qui se déplie sous nos yeux. Alors que la légende est supposée installer une pérennité du conflit sur laquelle s'adosse les personnages, les relations dépeintes sous nos yeux reflètent tout autre chose.

 

 On a envie de dire que "Hanezu" n'a pas besoin de cette référence pour faire exister ses personnages. D'entrée de jeu, elle a plutôt tendance à les écraser, car ce qui est montré, distendu à force de réserve, évanescent à force de silence, procède d'un écart radical. D'opposition frontale entre hommes, dans "Hanezu", il n'y aura point. C'est à peine si les distinctions entre eux ont une valeur opérante. On serait plutôt porté à faire des rapprochements : deux hommes qui font la cuisine (l'un cuisine à l'extérieur, en plein air, l'autre fait ses courses au marché, mais le résultat est le même). L'opposition qui veut qu'avec l'homme de la ville, un oiseau est en cage, et qu'avec l'homme de la nature, les oiseaux font leur nid tranquillement au point d'engendrer des petits, est trop simpliste pour être pertinente.

 

 Le meilleur de "Hanezu" repose sur sa représentation de la nature, son panthéisme foncier, si naturel dans la culture japonaise à travers le shintoïsme - le chef-d'oeuvre de Mitsuo Yanagimachi, "Les feux d'Himatsuri", repose entièrement là-dessus. L'exaltation de la nature, à travers les nombreux plans de paysages, pourrait ne pas être comprise par les tenants occidentaux de schémas visuels : ainsi des couchers de soleil que certains envisageront comme d'irréductibles clichés. C'est pourtant cette présence dans le film qui immerge les personnages dans une dimension dépassant le simple tissu de relations qui, de toute façon, reste volatile. Leur vraie relation passe par leur imprégnation à la nature, révélant de beaux moments dans le film : des trajectoires à vélo glissant au milieu de magnifiques rizières, l'amant gravissant des marches pour aller à la rencontre de sa belle, un insecte marchant sur les cheveux, des tissus suspendus tremblant sous le vent.

 

 Ce vagabondage poétique permet le surgissement d'une vraie sensualité, où un corps dénudé après un orage, la simple préparation et la dégustation d'un plat acquièrent une aura particulière, précisément parce que ces séquences sont déconnectées de toute tension dramatique. Les personnages que la cinéaste voulait enserrer dans cet ensemble mythologique prennent leur propre envol, précisément en existant à rebours, dans les interstices d'émotions contenues. Quand, en une seule phrase ("J'aime un homme"), la femme s'adresse à son mari, le visage du comédien, qui jusqu'alors paraissaît quelconque, se pare d'une lumière rendant l'homme tout à coup émouvant. La lumière ne dramatise pas mais se charge d'une puissance de révélation de l'être. Dans cette séquence, c'est tout le caractère feutré de ce cinéma-là, profondément asiatique, qui perce.

 

 Le film présente une séquence magnifique, lors du retour du fils chez ses parents. Le cadre tranquille, favorable à un moment de partage, la malice souriante de la mère laissent flotter un parfum tranquille, méditatif. Cela rend d'autant plus curieux l'évocation du grand-père que Naomi Kawase finit par matérialiser. Fantôme qui investit le cadre, cheminant parmi les humains. Ni dramatisation, ni effroi ne président à son apparition. Simplement, sa présence conforte l'élan général du film, de faire tenir sur un même fil fragile le passé et le présent, le mythe et la réalité, les vivants et les morts.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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