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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 16:00

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois en Anatolie

 

Film de Nuri Bilge Ceylan

 

Avec Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan, Taner Birsel

 

 

 Au fond, les choses sont déjà jouées au moment où commence "Il était une fois en Anatolie", de Nuri Bilge Ceylan. Tellement jouées que tout ce qui va se dérouler pendant 2h37 relèvera d'une confirmation clinique. Logique donc que le film se boucle - on a envie de dire s'évapore - sur une scène d'autopsie. Bilge Ceylan aurait pu utiliser comme titre celui d'un film d'Otto preminger (Autopsie d'un meurtre). Mais voilà, c'était pris. Son "Il était une fois en Anatolie", à force de résonner comme une fresque grandiose - en souvenir de Sergio Léone et son "Il était une fois en Amérique", prend des allures ironiques. Ici, nulle quête vers une quelconque vérité ; nul dévoilement de procédures obscures. On reste au ras de la réalité, quand bien même des mouvements de caméra prennent de la hauteur pour filmer de loin les déplacements en voiture d'un groupe constitué de policiers, d'un médecin légiste, d'un procureur, du meurtrier et de son frère.

 

 "Il était une fois en Anatolie" fait partie de ces films qu'on pourrait qualifier de l'expression paradoxale de "huit clos en pleine nature". L'espace, ample, y est filmé à loisir, magnifiquement, mais c'est autour de ce groupe d'hommes auquel on reste attaché, compte tenu de la motivation morbide à laquelle ils sont liés. Bilge Ceylan filme remarquablement cette tension entre l'intérieur et l'extérieur. D'une part, les scènes en voiture sont étouffantes non seulement à cause du resserement, mais par ce qui ne s'y dénoue pas, par cette circulation des regards, cette tension des visages d'individus livrés à eux-mêmes. Quand il est reproché à un policier d'avoir failli à sa tâche en n'empêchant pas le meurtrier de s'endormir, alors qu'il est assis à côté de lui ; quand le commissaire, au téléphone, avoue à sa femme qu'il a oublié d'acheter les médicaments de leur fils malade - difficile à concevoir pour un père que l'on sent aimant - , c'est toute l'emprise d'un temps non mesurable sous lequel ploient les personnages qui transparaît.

 

 Entre l'opacité blème du visage du meurtrier et la longue dérive principalement nocturne qui est montrée, "Il était une fois en Anatolie" nous parle d'un problème d'attache, de raccordement  au sens et à l'espace. Avec un film de nature criminelle, l'accumulation des signes, indices, tend vers un déploiement de la vérité. Dans ce film, ils ne visent aucunement à ce type de révélation. Il est donc difficile d'y trouver des points de liaison. Pour certains, sans doute, l'ennui risque de pointer son nez. D'autant plus que littéralement, les personnages partis à la recherche du cadavre tournent en rond. Les plans successifs montrant de loin le cortège de voitures d'où ne perçe que la lumière des phares, dressent une ronde nocturne bizarre qui, à force, se teinte d'une absurdité toute beckettienne. Dans cette dérive, une scène apparemment anodine prend une coloration forte : un chien, chassé précédemment lors de la découverte du cadavre, est subitement filmé d'un autre point de vue, aboyant au loin contre les hommes qui ont défait son espace. Le plan est sublime, mais totalement vide de sens particulier.

 

 Ce qui sourd en dernier ressort dans le film - au point de devenir la matière principale qui unifie première et deuxième partie - se concentre autour du couple médecin-procureur, à travers le souvenir d'une femme décédée. Le film devient à ce titre, sur le plan psychique,  métonymique : déterrer un mort conduit à raviver la mémoire du procureur autour de cette femme morte. Et c'est le médecin qui fait le lien entre ces deux instances. C'est à ce moment que le film prend une toute autre dimension, plus humaine, bien que le tempo soit toujours le même. Dans les échanges, les regards, la maladresse des corps témoignant d'un trouble chez le procureur, quelque chose de fort semble advenir, mais qui ne s'affirme pas réellement. L'évocation du souvenir de la femme, s'il remue un être, reste malgré tout ténu. Et que dire de la séquence d'autopsie, qui, au bout du compte, restaure l'emprise d'une réalité sordide ? C'est la volonté de Bilge Ceylan de maintenir le déroulement de son film dans un champ d'insignifiance, en terminant sur cette longue séquence : il s'agit littéralement de creuser un corps quand on évite de creuser le sens. Séquence malaisante, mais qui dit à quel point la réalité échappe aux personnages.


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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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