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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 15:00

 

 

 

 

 

 

Je veux seulement que vous m'aimiez

 

Film de Rainer Werner Fassbinder

 

Avec Vitus Zeplichal, Elke Aberle, Alexander Allerson

 

 Les scènes primitives ont, au cinéma, la force de pouvoir faire tenir tout un film à partir d'une séquence inaugurale. Elles passionnent le spectateur par leur capacité à imprimer dans une mémoire immédiate leur puissance de dévastation, en avançant de concert avec les personnages. Le temps de l'inscription d'un traumatisme devient concomitant avec le temps de la découverte d'une histoire.

 

 Celle de "Je veux seulement que vous m'aimiez" a la sécheresse glaçante d'une blessure qui ne pourra jamais se refermer : le jeune Peter, pour prouver son amour à sa mère, lui offre des fleurs volées dans le jardin d'une voisine. La correction qui suit, administrée par la mère, est d'autant plus dure qu'elle s'opère dans un détachement total des parents. Peter ne pleure même pas, quand le bâton qui s'abat sur ses fesses vole en éclat ; comme si, dans cette froideur ambiante, il n'y avait pas de place pour une saine expression de l'émotion.

 

 Déflagration initiale dont on comprend, à mesure que le film avance, que Peter aura du mal à s'en sortir, tant sa volonté de maintenir un fil affectif est manifestée à travers un seul acte compulsif : offrir des fleurs. L'image forte du fils aimant et respectueux est amplifiée par le fait que Peter construit la maison de ses parents, forçant l'admiration des voisins voyant en lui un fils modèle. Cette volonté d'installer un acte dans une régularité de métronome ne vise pas seulement à introduire un peu de beauté dans l'évolution : il prend appui sur la tentative de Peter de couper, à contre-coeur, avec son enfance en amorçant un départ à Munich.

 

 Mais cette échappée n'en contient pas moins, en mode inversé, sa part d'aliénation : sa femme ne le rejoindra que plus tard, situation instaurant un décalage d'autant plus grand que lorsqu'elle arrive à Munich, Peter n'est pas réellement installé. En devenant un bon ouvrier sur le chantier où il est embauché, il continue à bénéficier des éloges dont il a fait l'objet plus tôt dans le film, avec une nuance beaucoup plus ambiguë. A vrai dire, il ne fait que répéter, sur le mode de la ruine, la position qu'il avait avec ses parents. Il passe en effet du statut de bâtisseur de maison à celui de contremaître sur un perpétuel chantier. On ne le voit d'ailleurs jamais dans une action réelle, plutôt à distance des ouvriers, comme un capitaine de navire qui contemplerait de loin un naufrage annoncé.

 

 A travers la fuite à Munich, envisagée comme le moteur d'une progression sociale, on assiste donc à une  copie inconsciente d'une position initiale de l'enfant modèle (meubler un appartement à coup de crédits). Peter tente désespérément d'additionner les signes d'élévation sociale sans prendre en compte que l'effet produit, ne renvoie qu'à une amplification d'une blessure initiale. Volonté pathétique de dénouer des fils qui ne sont, au bout du compte, que plus tordus. L'acteur Vitus Zeplichal incarne Peter avec beaucoup de conviction : yeux grands ouverts proches de la sidération, visage restituant l'innocence, ton posé de l'enfant sage, il rend admirablement compte du décalage de son personnage face à une réalité difficile.

   

 "Je veux seulement que vous m'aimiez" distille toute une série d'évènements qui viennent irrésistiblement enfermer Peter et sa femme dans un mécanisme tragique toujours plus implacable. Cette logique serait d'une continuité monocorde si le film n'était pas démonté par une structure particulière, discrète, fondée sur le flash-back, rompant sa linéarité étouffante. L'originalité de ce film repose notamment sur des scènes surprenantes dans l'univers de Fassbinder, articulées autour de l'entretien de Peter avec une sorte de psychologue. Elles confèrent à la structure étouffante de l'histoire une respiration particulière, liée à une caméra vibrante, qui semble saisir sur l'instant, tel un reportage, l'échange entre Peter et la femme. Moments sensibles, rendant compte de l'adaptation du film sur des faits réels, et qui sont seuls à défaire l'aspect inéluctable de cette fiction.


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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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