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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 15:00

 

 

 

 

L'évaporation de l'homme

 

Film de Shohei Imamura (1967)

 

Avec Shigeru Tsuyuguchi, Yoshie Hayakawa, Sayo Hayakawa

 

  Plus connu du grand public pour ses deux palmes d'or à Cannes, le classique "Ballade de Narayama" et "L'anguille", à la rêverie pacifiée, Shohei Imamura fait partie des plus importants réalisateurs japonais des années 60. Apparu dans la foulée des Oshima, Yoshida, Shinoda, sa modernité éclate dans ce film ressorti cet été, et témoigne de préoccupations chez lui débordant le cadre fictionnel.

 

Que l'intrigue de "L'évaporation de l'homme" repose sur une intrication entre la fiction et le documentaire, nous sommes d'autant plus à même d'en faire une évidence que cette posture est désormais courante de nos jours. Le film de Imamura n'en conserve pas moins sa force et son originalité, puisqu'il dessine de manière radicale ce à quoi va s'atteler le cinéaste jusqu'à la fin des années 70 : une critique en règle de la société japonaise.

 

 Le fait divers sera encore au centre d'un de ses films les plus troublants, trois ans plus tard, au titre révélateur : "Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar". La présence réelle, biographique, de l'hôtesse constituait une déflagration dans sa manière de raconter son parcours dans le Japon d'après-guerre. Dans "L'évaporation de l'homme", Imamura opère des décrochages incessants, au point de révéler en permanence la nature même des mécanismes filmiques mis en oeuvre, dénaturant l'illusion fictionnelle. Le film se veut un chantier, un reportage, un "work in progress", où toutes sortes de positions sont adoptées, contribuant à créer un climat troublant.

 

 "Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar" aura une tenue plus unie, plus serrée, de par le corps réel inscrit en son centre. "L'évaporation de l'homme", par l'exploitation vertigineuse des points de vue, des différenciations d'approches (technique, documentaire, fictionnelle) plonge le spectateur dans un maelström, où la recherche de la vérité devient improbable, à mesure que se dessine la figure du disparu.

 

 Cette approche moderniste ne part pas de rien. "Rashomon", chef-d'oeuvre de Kurosawa, dans la filiation de l'univers de Pirandello, exploitait déjà cette constitution éparse de la figure d'un sujet à travers des visions fragmentées. La force de "L'évaporation de l'homme" repose sur ce jeu entre fiction et réalité, notamment en plongeant dans la fiction deux vraies soeurs. La tension qui se crée peu à peu entre elles laisse sourdre un climat délétère, perverti, lié à la constitution d'un trio, n'est pas sans évoquer le sublime "Miss Oyu", de Mizoguchi, adapté de Tanizaki.

 

 Au coeur de "L'évaporation de l'homme", Imamura opère, sur un tour ludique, un déplacement osé : un enquêteur, en position de retrait, s'installe progressivement dans le champ, car l'une des soeurs est supposée tomber amoureuse de lui. Il se met à jouer un rôle auprès d'elle, avec comme intention une possibilité supplémentaire d'accéder à la vérité. Dans la scène clé entre les deux soeurs - où l'une est tenue de se défendre des accusations portées contre elle - cet homme devient un pur témoin, muet et distant, pris dans une posture intermédiaire entre son jeu d'acteur et celui d'enquêteur.

 

 Cette triple position (celui qui dirige en étant hors du champ, qui s'implique dans le champ, et qui regarde évoluer les autres en étant dans le champ), on la retrouve dans "Pater" le dernier film d'Alain Cavalier. Le cinéaste y joue un président qui tour à tour dirige ses personnages, joue son rôle de président, puis renverse en définitive sa caméra sur lui - par l'intermédiaire de Vincent Lindon -, pour dire à quel point tout cela est jeu. Mais là où le film d'Imamura, en partant d'un fait divers, ouvre sur des perspectives critiques plus larges, le film de chambre de Cavalier se cantonne dans un espace plus étroit.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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