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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 22:00

 

 

 

 

Etoile cachée 

  

Film de Ritwik Ghatak (1960)

 

Avec Supriya Choudhury, Anil Chatterjee, Bijon Bhattacharya 

 

Difficile, à scruter les premières images de  "Etoile cachée", de ne pas convoquer un autre cinéaste bengali, Satyajit Ray, dont la notoriété, au contraire de Ghatak, n’est plus à prouver en Europe. Au-delà de l’identité régionale unissant les deux hommes, on retrouve une inscription similaire de leurs personnages dans la nature. Une inscription qui introduit un rapport disproportionné de ses sujets avec cette nature puisque, aussi bien dans « Etoile cachée » que dans le premier volet de la trilogie d’Apu, l’écoulement du cycle des saisons, de par sa dimension inexorable, impose aux personnages de coller à un rythme qui n’est pas le leur.

 

 Mais, plus encore, le film de Ghatak semble tout entier placé sous le sceau d’un panthéisme tragique. L’histoire relate la trajectoire de Nita, une femme portée par une indéfectible confiance dans la réalisation du destin des hommes, en particulier de celui de son frère.  Sa manière de se soumettre à leur désir peut avoir ceci de déroutant que le personnage semble vide de toute épaisseur psychologique. Son mode d’appréhension du monde est radicalement différent d'une organisation mentale occidentale. Là où pour elle l’univers est un, tout mouvement devant naturellement suivre son cours, nous décelons, au sein même de son monde, un double niveau : la confiance idyllique de cette femme et la réalité sociale à travers la misère qui l’entoure (les réclamations de factures non payées faites par le marchand ; Shankar, le frère, demandant toujours de l’argent à sa sœur). Nous avons du mal à concevoir que cette femme puisse être naïve au point de ne pas prendre conscience de la réalité matérielle sordide qui l’entoure. Mais c’est précisément là qu’est la tragédie, qui va maintenir tout au long du film le double niveau.

 

 Pour comprendre l’immuabilité de la condition existentielle de Nita, il suffit de se reporter au générique, où l’on voit une étendue d’eau dans laquelle scintillent des étoiles. L’étoile cachée, c’est Nita, comme le dit Shankar dans une belle lettre qui lui est adressée. Elle est ainsi d’emblée inscrite dans une dimension supra-humaine, dans une sphère cosmique. Le premier plan, magnifique, qui suit le générique, vient conforter cette idée : sur un fond musical – il s’avérera par la suite que c’est Shankar qui chante – un arbre aux larges et longues branches occupe pratiquement le tiers de l’écran. La femme, chargée de courses, apparaît dans le plan, mais y occupe une place infime. Elle s’y trouve en bas, à droite. Non pas que sa position dans l’espace se résume à une portion congrue, mais ce qui est indiqué là, c’est qu’elle fait partie intégrante de cet espace, elle en est l’un des éléments constitutifs, ni plus ni moins. L’arbre est là, solidement ancré dans le sol, symbole de pérennité, et les nombreux déplacements de Nita, bien que témoignant d’une autonomie physique, trahissent en fait une contrainte : l’arbre est le point de passage obligé, l’endroit où s’effectue le culte (pour Shankar), la célébration, comme celui où se découvrent certains changements (c’est près de l’arbre que Nita découvre celui qui lui était promis flirtant avec sa soeur).

 

 La déférence de Nita, envisagée comme l'expression d'une sujétion divine, extérieure, contribue à renforcer la dissociation fondamentale entre le réalisme et le supra-naturalisme. Ghatak pousse cette position jusqu’à faire de son héroïne un être « hors de ». Hors du réel, hors du champ, toujours à l’écart. C’est ainsi que cette bonhomie native qui la caractérise, est souvent soulignée par sa façon de regarder : elle offre souvent aux autres, comme à nous spectateurs, son visage cadré aux trois-quarts, sa tête légèrement inclinée vers un espace hors-champ, son attention toute entière aspirée vers un ailleurs irrésistible, au point de la déposséder. Elle adresse toujours son sourire béat en offrande à la force mystérieuse, divine, qui la manipule. Elle n’est, en somme, aux yeux des dieux, qu’une marionnette. Toujours absente, toujours en bordure du réel.

 

 Il convient, à cet égard, de signaler le rôle capital de la musique. Plus encore que dans  "Le salon de musique" de Satyajit Ray, elle intervient dans "Etoile cachée" de manière quasi omniprésente. C’est dire si sa fonction dépasse une dimension purement illustrative. Ce qui la distingue par ailleurs de celle du "Salon de musique", c’est la multiplicité des thèmes abordés. En fait, plus que Ray, c’est du côté du Pasolini de "L’évangile selon St Matthieu" qu’il faudrait chercher. Seulement, pour ramener encore l’utilisation de la musique chez ces auteurs à leur spécificité, là où chez Pasolini les thèmes composites, débarrassés de toute contrainte narrative, s’accordent au caractère contemplatif des images, les morceaux variés que convoque Ghatak dressent un univers sonore obsessionnel.

 

La musique s’impose ici comme un monde en soi, à la fois détaché des images, de la narration, car n’épousant pas leurs rythmes, leurs aspérités, mais en même temps attaché comme une sangsue à leur progression. Ce paradoxe qui la définit, l’inscrivant à la fois "hors" et "dans" l’image, lui confère un statut particulier. Disons qu’elle est, comme ces dieux auxquels Nita est enchaînée, ironique, cynique. Son omniprésence l’élève au rang de personnage, au même titre que n’importe quel humain. Sa continuité, sa variabilité lui confèrent une consistance physique. Une présence gouvernant plus l’image qu’elle ne peut être mue par elle. Son rôle est actif, suppléant à la langueur fataliste de Nita.

 

 A l’instar des forces dont elle est le jouet, la musique circonscrit Nita dans un espace délimité. Lorsqu’à l’issue d’une déception occasionnée par une nouvelle annoncée par son ex-fiancé on la voit descendant un escalier, la musique s’intensifie, mimant le son d’un coup de fouet. Comme si ce son, rendant compte d’une émotion concrète, suppléait à la détresse de la femme. Là où elle cherche à intérioriser l'émotion qu'elle ressent, le coup de fouet vise littéralement à la secouer au point de lui permettre d'accéder enfin à une conscience de sa condition.

  

  "Etoile cachée" est par ailleurs un merveilleux portrait de femmes, appréhendées dans leur évolution physique et psychologique. A l’opposé de la représentation unitaire qu’en tant qu’occidentaux nous pouvons avoir de la femme indienne, Ghatak nous donne à voir les plus imperceptibles modifications de deux femmes qui importent dans la vie de l’étudiant. Au départ belle, le visage lisse et impénétrable comme un tableau, Nita passe progressivement au stade où le corps devient plus présent à sa conscience : malade, ses cheveux dénoués, les yeux cernés, victime de toux effroyable, elle n’inspire plus à la fin qu’une pitié mêlée de répulsion. Sa soeur et rivale, qui lui a soufflé son fiancé, a, au départ cette bonhomie timide non dépourvue d’une séduction sous-jacente. Elle appelle la sympathie et l’amour de l’étudiant. Devenue épouse, elle perd cette ouverture pour adopter la rigidité d’une femme jalouse.

 

 Malgré cela, le film donne l’impression d’un monde où rien ne peut évoluer. Il faut retourner aux tâches quotidiennes, travailler. Et même si Shankar accomplit son destin, on comprend son amertume lorsque, vers la fin, il voit une femme briser sa sandale dans les cailloux, comme au début du film avec sa sœur. Les choses sont fixées, enfermées dans un cycle infernal. Seuls les dieux ont la possibilité de modifier la place de chacun. En attendant, ils contemplent leurs douloureuses gesticulations.

  

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