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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 10:47

 

 

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                                                                Photo : Pascal Victor 

 

 

 La barque le soir, de Tarjei Vesaas

 

Mise en scène de Claude Régy

 

Avec  Yann Boudaud, Olivier Bonnefoy, Nichan Moumdjian
 

 

 On aurait envie de dire, comme amorce de révolte : "Ca n'en finira donc jamais", cette radicalité, cette singularité, cette épure, ce sacerdoce, cette exigence, cette crainte... Et pourtant, on repart pour la même aventure (on embarque sur le même radeau). Ca commence par un étonnement : un spectacle qui dure plus d'un mois, et toutes les places sur Internet déjà prises ? On suppute : ça doit être la jauge qui est réduite. Et en se pointant une heure avant le spectacle - seul moyen d'essayer de récupérer une place -, on se surprend encore à en trouver une.

 

 Et le rituel peut donc débuter, bien avant d'entrer dans la salle. La jeune femme qui vous remet votre ticket n'omet pas de rappeler les recommandations de Claude Régy : pas de spectateurs admis une fois les portes fermées, un silence "royal" ; ce à quoi on peut répondre : "Comme d'habitude", sans que cette habitude revête les oripeaux blasés de la routine. L'habitude ne s'accomode pas de l'effort réclamé par Régy. Effort pour rester en effet silencieux dans une salle plongée dans la pénombre, afin de mieux se rendre disponible pour la seconde pièce de Tarjei Vesaas adaptée par le metteur en scène.

 

 On passe devant Régy, debout devant l'entrée de la salle, inquiet du haut de sa rigueur janséniste, combinant le double statut paradoxal de maître d'oeuvre se jetant dans l'arène, et d'ouvreur inquiet inspectant la tranquillité du troupeau. C'est sûr, cette façon d'éprouver dans son corps même la disponibilité du public, si elle peut paraître agaçante pour certains, n'en est pas moins révélatrice d'une démarche pleine.

 

 D'ou vient, qu'après la longue attente dans le noir avant qu'un corps n'apparaisse sur scène, on se dit que quelque chose de fort opère déjà ? C'est que cette préparation à laquelle Claude Régy nous soumet avec autant d'attention induit une perte de repère. Un visage surgit, nimbé d'un rai de lumière, comme extirpé de l'obscurité, arraché d'une matrice sombre ; et il devient difficile de le situer spatialement, comme s'il flottait.

 

 Nous sommes, malgré nous, embarqués sur le tempo du spectacle, sur le fil quasi unique avec lequel il avance : le corps d'un comédien qui, à travers le texte de Tarjei Vesaas, dit la lente dérive, la noyade, jusqu'à le mimer complètement. Processus extrêmement lent, marqué par une identité entre le flux de parole et l'engloutissement physique. Il n'en faut pas plus pour faire de ce théâtre exigeant un moment hypnotique.

 

 Si l'on se souvient encore de la prestation de Laurent Cazanave dans "Brume de Dieu", Yann Boudaud, qui incarne cet être pris dans le flux du temps et de l'espace, laissera une empreinte au moins aussi forte. Il faut voir sa manière magistrale de faire plier son corps pour représenter la chute lente dans les flots, puis se redresser ; corps élastique marqué par le rythme de la parole, mais qui signifie bien plus que les mots. Comme dans "Brume de Dieu", on assiste dans "La barque le soir" à un acmé vocal : Boudaud reproduit pendant de longues secondes le hurlement d'un chien. C'est profond, c'est caverneux ; c'est comme un râle tiré de la nuit noire de la conscience, auquel tout spectateur doit se plier à son infinie subtilité.

 

 Bien plus que Laurent Cazanave, de subtiles expressions passent par le visage du comédien. Manière de signifier l'arrachement, la tension secrète habitant un corps tentant de s'arracher à la chute. Il y aura bien deux autres comparses qui viendront se joindre à Yann Boudaud, en soutien à sa dérive, mais on est, avec "La barque le soir", dans ce moment essentiel où le spectacle ne peut s'épanouir que dans le monologue. Une fois de plus, ce spectacle offrant une épure extrême aura porté ses fruits : nous mener dans une zone raréfiée, vitale, salvatrice.

 

 

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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