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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 10:48

 

 

 

La-dame-aux-camelias.jpg

                                                       Photo : Alain Fonteray 

 

La dame aux camélias

 

Textes de Alexandre Dumas fils, Heiner Müller, Georges Bataille

 

Mise en scène de Frank Castorf

 

Avec  Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard, Sir Henry, Anabel Lopez, Ruth Rosenfeld, Claire Sermonne

 

 

 Sans doute ne faut-il pas craindre de n’avoir pas lu "La dame aux camélias" d’Alexandre Dumas pour se couler dans la subversion complète d’un texte de la part de Frank Castorf. Texte mythique, au titre non moins mythique, probablement pas si lu, mais dont la portée – à travers l’intégration des composantes essentielles de son histoire – embrasse bien plus que le champ strictement littéraire, faisant souffler sur l’espace culturel ses flammes sans cesse avivées.

 

 L’émiettement iconoclaste opéré par Castorf est un défi aux tenants du respect du texte. A l’heure où, en France, les polémiques autour des pastiches ou plagiats sont régulières – confortant la persistance du texte comme valeur suprême -, l’entreprise a de quoi déconcerter. Dumas est là, bien là, mais affronté à d’autres textes ("Histoire de l’œil", de Georges Bataille ; "La mission", de Heiner Müller), pris dans une trituration dramaturgique dont pas mal auront du mal à se relever.

 

 L'entrée en matière de "La dame aux camélias" donne véritablement le ton de l'entreprise scénique de Frank Castorf. Un souci de réalisme assez affirmé l'amène à planter un décor relativement commun (toilette, cuisine, douche), telle une mise en scène qui se méfierait de toute sophistication visuelle. L'empilement des objets, les différents plans et strates y dessinent un territoire baroque, car l'oeil s'anime à fouiller dans tous les recoins. Mais, dès l'abord, ce n'est pas tant ce décor qui attire l'attention que les sons qui se propagent : caquètements prolongés de poules, mais surtout - comme une irruption de la matière dramatique principale de la pièce de Dumas -, les râles d'agonie de l'héroïne dans un poulailler.

 

 Prolongés pendant d'interminables minutes - l'oreille du spectateur est d'emblée rudement sollicitée -, ces râles se superposent aussi bien aux scènes se déroulant en contrebas qu'aux caquètements des poules, dont on finit par voir qu'elles sont bien présentes. Le souci de réalisme brut de Castorf se situe très vite, moins dans un naturalisme marquant un respect de la réalité, que dans une volonté cubiste d'entremêler les différentes portions de la réalité (temporelle, physique, dramatique). Son adaptation a ainsi une valeur musicale, même si les sons entendus sont loin de paraître mélodieux aux oreilles. Mieux, les râles d'agonie de Marguerite, dans leur étirement, renvoient à une dimension opératique, quand il s'agit de faire de la voix un relais du corps en souffrance.

 

 "La dame aux camélias", en adossant au texte de Dumas ceux de Bataille  et de Heiner Müller, s'invite à des frottements, des correspondances, aussi bien psychiques, que culturelles ou géographiques. Castorf se place dans une perspective historiciste, critique. Le texte de Dumas produit ainsi une germination de points de vue, d'interrogations qu'il va chercher ailleurs que dans le texte initial. Déconstruction éminemment post-moderne où, en dépassant sa force intrinsèque, en extrayant sa sève mythique, on le confronte à des préoccupations esthétiques, morales, philosophiques contemporaines.

 

Cette trituration de textes, combinée à un mouvement scénique duel (2 plateaux tournants) est évocatrice de la démarche cinématographique de Godard. Textes, mais aussi musiques, voix et images, à un moment ou un autre, finissent, à force de rapprochements brutaux, par se superposer, enrayant l'harmonie générale, déstabilisant le spectateur. Diverses langues sont proférées (français, russe, anglais), créant une sorte de Babel linguistique.

 

 Le meilleur du spectacle est sans doute dans la deuxième partie, après l'entracte, où les scènes sont filmées en direct et retransmises sur un écran géant. Cela produit un superbe effet, lié à une dimension paradoxale : la dématérialisation de la posture des comédiens rend compte, par l'animation, la profusion des gros plans, de leur qualité interprétative. Moins de phare, moins d'effets contribuent à créer une immédiateté saisissante. Chacun, dans la pièce, à un moment ou à un autre, a droit à un morceau de bravoure - comme à l'opéra. Et c'est justice que, dans ce maelström d'expérimentations, ce soit eux, les comédiens, qui en soient les grands triomphateurs.

  

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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