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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 10:30

 

 

 

Sur-la-Route-de-Gengis-Khan_r.jpg

                                  Crédit photo : Kamrouz

 

 

 Il n'aura pas fallu longtemps, le samedi 25 mai, avant de sentir souffler sur la scène du Théâtre de la Ville le vent du voyage. Simplement le temps de l'apparition des musiciens sur scène, c'est à dire quelques secondes. En matière de musique traditionnelle, avant même que les notes ne coulent dans nos oreilles, la vue se trouve fortement sollicitée par les habits magnifiques portés par les différents protagonistes du concert.

 

 Il y a là au fond un pari de la part de ces cinq musiciens : faire advenir sur scène, pour le spectateur occidental, l'idée que quelque chose s'est figé, que musique orale, ancestrale et vêtements traditionnels sont de la même mouture et ont évolué de concert. Une fiction de l'identique qui, à mesure que l'on suit le concert, révèle ses petites failles : la chanteuse Byambarjagal Gambodorj rajustant à plusieurs reprises sa magnifique mais opulente coiffe - elle lui donne des allures de cerf coloré. On l'imagine aisément victime de démangeaisons ; le flûtiste venu de Bachkirie qui réajuste les pans de son long manteau qui, un temps, l'élève au rang de seigneur.

 

 Une fois intégré ce flamboiement visuel, une fois de plein pied dans le concert, la prestation des musiciens fait merveille tout de suite. Debout, Byambajargal Gombodorj (photo), la chanteuse mongole, entame son chant. Belle idée de commencer par elle, tant son répertoire de chants longs, la puissance et la clarté de sa voix, ont cette capacité à nous transporter, sans que nos yeux restent rivés sur son habit rutilant. Dans ce style typiquement mongol, l'amplitude vocale nous rattache directement à des immensités, tant on ressent la notion d'adresse vers le lointain.

 

 Avec Raushan Orazbaevan la kazhake, sa vièle kobyz entre les jambes, c’est à un moment beaucoup plus tranquille qu’on a eu droit : lenteur et pénétration du rythme, profondeur méditative nous ancrait dans l’Asie centrale, comme en Ousbékistan, qui pourvoit tellement en joueurs de vièle ou luth.

 

 La grande découverte de ce concert restera sans doute Ishmurat Il’bakov, venu d’un pays dont on n’avait quasiment jamais entendu parler : la Bachkirie (ou Bachkortostan). Si sa flûte laissait présager d’une prestation moins surprenante, il n’en a rien été. Rarement le jeu d’un musicien sur la scène du Théâtre de la Ville aura autant donné l’impression que le souffle s’articulait au corps dans une tension palpable. C’est que sa technique très particulière (émettre un son de flûte, le bout de l’instrument collé sur le bord des lèvres, tout en produisant une vocalisation venue de la gorge) semble lui arracher des efforts de coordination. Il en viendra à se lever, comme pour donner à son corps l’amplitude spatiale qu’il mérite.

 

 Quand ce fut le tour du jeune Mohammadegeldi Geldinejad (appelé Oghlan Bakhshi, "le fils qui atteint un niveau de maître"), la virtuosité technique (cette façon unique d’allier rapidité de l’exécution à une gestualité débridée des mains) se caractérisait par d’incessantes ruptures de ton. Brisures liées à cette spécificité des bardes turkmènes qui, dans leurs épopées chantées, endossent tant de rôles qu’ils se livrent à des mimiques et des vocalises qui frisent la bouffonnerie. Grand moment réjouissant.

 

 Pas démonté par la virtuosité de feu follet d’Oghlan Bakhshi, le mongol Tsogtgerel Tserendavaa le tour individuel des musiciens – même s’il accompagnait au départ sa compatriote Byambarjagal Gambodorj. Du haut de sa stature imposante, il paraissait au départ d’un sérieux imperturbable jusqu’à ce que, petit à petit, il s’avère être le plus souriant sur scène. Et si on est habitué à Paris à voir des musiciens mongols, l'écoute du chant diphonique promet toujours un ravissement pour l'oreille, dès lors qu'il est émis par un interprète de talent. Et Tsogtgerel Tserendavaa, fils d'un grand maître, en est un. S'accompagnant du luth emblématique morin khuur (vièle à tête de cheval), il nous offre, par ce rythme trépidant mais tranquille reflétant le galop du cheval, des ouvertures vers les steppes mongoles, que Byambarjagal Gambodorj avait initiées au début du concert.

 

 Lorsqu'enfin tous ces musiciens se mettent à dialoguer ensemble, on se rend compte à quel point cette "route de Gengis Khan" qui a permis des contacts entre des populations diverses n'a rien entamé de leurs spécificités culturelles. La musique en est la traduction vivace. Etre à l'écoute de l'autre suppose soit de brider quelque peu sa virtuosité (le turkmène) où d'accélerer son rythme (la kazhake), mais c'est aussi par ce genre de rencontre qu'on est assuré d'être face à une musique vivante.

 

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