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25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 14:00

 

 

 

 

 

Le cheval de Turin

 

Film de Béla Tarr

 

Avec  Janos Derzsi, Erika Bok, Mihaly Kormos

 

 

 Annoncé par Béla Tarr comme étant son dernier film, "Le cheval de Turin" ne laisse pas de susciter quelques interrogations sur les raisons d’un parcours si consciemment bouclé. Mais il sera toujours difficile de comprendre les motivations profondes conduisant à un tel acte, quand bien même le cinéaste annonce une crainte de se répéter. Foi en une création sans cesse renouvelée qui friserait la pureté idéaliste ? A écouter Béla Tarr lors de sa présence à Beaubourg, l’acte de création ne semble pas se séparer d’une éthique de l’immédiat, d'un rapport soutenu au réel.

 

 Le spectateur, devant "Le cheval de Turin", n’a plus qu’à se rendre à l’évidence de se trouver face à un film terminal, comme il en a rarement été donné de voir ces dernières années. Film dont l’intrigue – si on peut encore utiliser un pareil terme – est inspirée par l’effondrement de Nietzsche à Turin. Mais c’est plutôt un point de départ autour duquel Tarr trame un film d’atmosphère d’une épuration extrême. Epuration ? Au fond, même ce mot ne convient pas à ce film qui, sous ses dehors exsangues, d'affirmation du vide, est riche d'éléments : objets, lumière, feuilles, eau, vent. C’est précisément la réduction d’un univers à ses composantes essentielles qui permet d’en exalter la présence.

 

  Mais, en définitive, tout vise ici à créer un enfermement des personnages (un père et sa fille) à l'intérieur d'une maison. Là, ils sont réduits à des conduites fondamentales : manger, dormir. L'invariabilité des repas témoigne moins d'une pauvreté des deux protagonistes que d'une entreprise de radicalisation. Annoncé par un implacable "C'est prêt", la phrase rappelle, par sa répétition détachée le "Je vous souhaite une bonne nuit !" dans "Le silence de la mer", de Jean-Pierre Melville.

 

 Sans fourchette, le père et sa fille dépècent littéralement leurs pommes de terre, qu'ils ne terminent d'ailleurs jamais. L'acte se résume à un geste - simple validation d'une possibilité de se sustenter -, comme on rapporterait un mouvement à sa transmission nerveuse, loin de toute volonté. Ni faim, ni dégoût. Devant cette inertie, Tarr s'applique à varier les angles ; tour à tour, il filme l'un, puis l'autre ; les deux ensemble (elle à gauche, lui à droite, et inversement), comme pour faire sentir que l'immobilité totale n'existe pas. C'est sans doute ces moments particuliers, mutiques, qui laisseront un malaise chez certains, tant le film s'enferme dans un processus de déshumanisation.

 

 "Le cheval de Turin" est un film de liquidation. Liquidation de tout discours - le monologue du pseudo-prophète, incompréhensible, est balayé en une phrase méprisante par le père ; liquidation de toute velléité de partir - la tentative se solde par un retour au bercail. Il y a jusqu'au passage des tsiganes - quasi surréel par l'animation subite qu'ils apportent - qui n'engendre rien. Ni histoire, ni conflit, malgré les menaces proférées. On ne les reverra pas. Trop incongrus, dans ce chemin terminal vers l'extinction. La sécheresse vers laquelle tend le film est signifiée par une métaphore lumineuse : l'assèchement du puits. Si belle qu'elle en devient d'une limpide évidence.

 

 Le dernier film de Tarr a cette force de réussir à faire oublier en quoi le cinéaste hongrois est un grand formaliste. "Le cheval de Turin" est loin de la stylisation superbe de "L'homme de Londres", en ceci que la caméra se colle aux mouvements des personnages, comme elle se cale sur l'avancée d'une carriole, en début de film - tout autant qu'à l'immobilité du cheval, dans une scène nocturne sublime. Pas étonnant que, dans sa phase terminale, ce soit aux personnages de tenter de préserver la lumière, ultime étincelle de vie.

   

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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