Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 22:03

 

 

 

 

 

 

 

  Le Havre

 

Film de Aki Kaurismäki

 

Avec André Wilms, Kati Outinen, Jean Pierre Darroussin, Blondin Miguel

 

 

 Auréolé du prix Louis Delluc, "Le Havre", dernier film d’Aki Kaurismäki, débarque sur les écrans non seulement avec un prix prestigieux, mais un sujet ambitieux, fédérateur, chargé, à priori d’un humanisme incontestable – du moins en ce qui concerne le sujet. Une façon, pour le cinéaste finlandais, de retrouver une place qui, il l’espère sans doute, dépasse le cadre de ses cinéphiles habituels.

 

 Le terrain est préparé, en tout cas, avec la présence de comédiens familiers de son univers. Kati Outinen, inoubliable dans "La fille aux allumettes" campe une Arletty en demi-teinte, qui passera plus de temps à l’hôpital qu’avec son mari. Son accent, fragile, renforçant la ténuité de sa voix et de sa silhouette, lui confère une sorte d'évanescence qui la maintient hors de la vibration fictionnelle. A cela, nous sommes habitués. Le retour d’André Wilms ("La vie de bohème", "Juha") est d’emblée plus savoureux, avec la détermination induite par son rôle de Marcel Marx. Il faut l’entendre décocher des répliques sans y penser, comme s’il débitait des recettes apprises par cœur. Mais cet air de lâcher des paroles sans effort, dans une distance rêveuse, fait encore mouche ("Je suis l’albinos de la famille").

 

 "Le Havre" est un film nostalgique. Là encore, rien d’étonnant chez Kaurismäki, qui revendique un détachement souverain par rapport à la réalité, le silence de bon nombre de ses personnages contribuant à laisser planer des zones épaisses d’indétermination. En cela, sa manière de filmer la ville du Havre, classée au Patrimoine mondial de l’Unesco après sa reconstruction, conforte cette irréalité de tout ancrage temporel. Tourné vers un passé d’avant tout conflit, il convoque des couches successives pour brosser son cadre physique et référentiel : réalisme poétique (le prénom Arletty ne dit pas autre chose), nostalgie politique (Marx), restriction du cadre géographique.

 

 Cette approche - villageoise par l'étroitesse du cadre - détermine l'élan solidaire qui va irriguer le film avec l'irruption d'Idrissa, jeune clandestin venu d'Afrique noire. Seulement,  à regarder de plus près la séquence de découverte des immigrants dans un conteneur, un malaise s'installe : derrière l'exagération du déploiement policier, c'est l'irréalisme du film qui transparaît, installant une foncière ambiguïté qui ne se démentira pas. Car, si la question des clandestins est d'une brûlante actualité, les images que renvoient la télévision sont aussi chargées d'autres choses que ce que montre Kaurismäki : des infirmiers qui, bien souvent, en premier lieu, viennent recueillir des gens malades. Ici, un policier menace de tirer sur Idrissa, son geste étant arrêté in-extrémis par le commissaire incarné par Jean-Pierre Darroussin.

 

 Il est moins question dans cette scène de raccorder avec l'actualité que de plonger dans un espace dépassé (les années quarante du réalisme poétique), où un personnage en fuite renvoie à la traque des juifs. L'une des figures obligées de ces temps sombres (le délateur) est ainsi incarné par un Jean-Pierre Léaud qu'on aurait aimé voir dans un rôle un peu plus noble.

 

 Il serait pourtant facile d'envisager le thème du clandestin comme une parabole sur l'exclusion, servant à mettre en avant la solidarité d'un petit groupe envers Idrissa. Mais l'intention, louable pour un cinéaste tel que Kaurismäki, prend des allures qui ne laisse pas d'affirmer le malaise. "Le Havre" tisse un scénario sur la solidarité dont il est difficile d'envisager qu'Idrissa en soit le bénéficiaire principal. Quand Little Bob est appelé pour un concert de bienfaisance, sa motivation est moins d'aider un petit noir que de se rabibocher avec son amante. En deux temps, trois mouvements, Kaurismäki arrive à insuffler à la scène des retrouvailles, cette douce charge mélancolique qu'il maîtrise à merveille. Tout comme, dans la scène réellement drôle où Darroussin entre dans un bar avec son ananas, on retrouve cette suspension propice à l'émergence d'une émotion feutrée.

 

 Mais en réalité, ces séquences, les meilleures du film, ne visent qu'à refonder un entre-soi - dont le moindre qu'on puisse dire, c'est qu'ellles ne créent pas une ouverture vers le futur. Plus Kaurismäki réactive les liens d'antan, plus l'espace accordé au petit Idrissa se rétrécit. Caché dans l'eau boueuse, puis enfermé dans un placard, son champ d'action se réduit à faire la cuisine et à cirer les pompes de Marcel Marx. Il n'est dès lors pas étonnant de le voir partir avec le chien de Marcel Marx... pour faire le mendiant. Chien avec lequel existe la seule osmose, au point que lorsque Marx siffle pour faire sortir Idrissa de sa cachette, on peut se demander qui est le chien, qui est le garçon. Malaise, encore.

 

 Idrissa, qui ne fait lien avec aucun des personnages supposés engagés dans un élan de solidarité (Yvette, la boulangère ; Claire, la responsable du bar), n'est pris que comme un corps de passage ; marchandise clandestine qu'il faut mener  à bon port en la soustrayant à tout frémissement humain, à toute vibration émotionnelle. Aux adultes la renaissance festive sous forme de concert, au garçon la cale d'un bateau le menant on ne sait où. Trajet rectiligne au fond, ponctué d'immobilité, là où Arletty renaît miraculeusement. En regagnant sa maison, elle va tout simplement reprendre sa place de ménagère ("Je vais préparer à dîner").

 

 Loin de nous ici de remettre en cause l'humanité des personnages du film de Kaurismäki, mais elle est traversée par de tels élans réactionnaires qu'il est difficile d'y adhérer les yeux fermés. "Le Havre", sous couleur de solidarité, prend comme thème prétexte la venue d'un petit clandestin pour finalement n'opérer aucune mutation profonde chez ses personnages. Idrissa n'est pas un catalyseur de changement. Il entérine, par son passage, la place à laquelle chacun veut rester confortablement installé.


Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche