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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 23:38

 

 

 

Le tourbillon de l'amour

                Photo : Wakana Ikino 

 

 

Le Tourbillon de l'amour

 

Texte et mise en scène de Daisuke Miura

 

Avec Ryotaro Yonemura, Yusuke Furusawa, Hideaki Washio, Ryo Iwase, Tetsu Hirahara, Runa Endo, Megumi Nitta, Yoshiko Miyajima

 

 

"On est puceau de l'horreur comme on est puceau de la volupté" : Louis-Ferdinand Céline

 

 

 Daisuke Miura, dans une interview, trouve que la question de la sexualité est peu représentée au théâtre. On veut bien le croire en regardant "Le Tourbillon de l'amour" qui met en scène des accros du sexe réunis pour une soirée dans un club privé. On le croit d'autant plus qu'au fond, lorsqu'on regarde bien des oeuvres sulfureuses présentées sur nos scènes françaises, si la question de la nudité y est devenue banale (bien des oeuvres chorégraphiques travaillant la question du corps par ce biais), la sexualité y apparaît à travers des mailles spectaculaires ou scandaleuses : Jan Fabre est le fer de lance de cette approche qui dernièrement, dans "The Tragedy of a Friendship", montrait une scène de viol.

 

  C'est manifestement une expérience personnelle qui a conduit Daisuke Miura à aborder de manière aussi intime la question de la sexualité, quand bien même la pièce se concentre sur un groupe. Plus qu'un groupe, c'est une addition d'individualités qui est montrée. L'intérêt du "Tourbillon de l'amour" tient à cette approche entomologiste : jeter des corps dans un décor unique et, à travers des tableaux qui scandent l'écoulement des heures, faire sentir passer l'expérience délicate d'une rencontre sexuelle. La bonne idée de départ est de faire de la majorité de ces clients des gens qui viennent là pour la première ou la deuxième fois, créant ainsi un climat teinté de gêne et de suspicion.

 

 Décor unique donc, dans lequel le spectateur est convié comme s'il s'agissait d'une boîte de nuit : la musique tonitruante est là pour le souligner, mais aussi la désopilante déclinaison des tarifs d'entrée : 180 euros pour les hommes, 35 pour les couples ... 8 euros pour les femmes. Une unité de lieu qui, si elle ne s'accompagne pas d'une unité de temps et d'action (comme on a pu le voir à Gennevilliers avec "Les trois soeurs version Androïde", d'Oriza Hirata), accentue la proximité avec les personnages en raison d'une compression temporelle. Les encarts qui déclinent les heures de la nuit (de 22 heures jusqu'à 5 heures du matin), accompagnés de lieder allemands (vraisemblablement Schubert), accentuent cette impression d'une durée réaliste. Et comme chez Ozu, on se sent au fond à hauteur de tatami...

 

 Pourtant, dans la pièce, tous les signaux renvoyant à un ancrage dans la réalité sont petit à petit subvertis par le talent de Daisuke Miura. L'extrême politesse japonaise, ferment du lien social, est poussée ici à un point d'exaspération qui rend les courbettes d'autant plus décalées que tous les personnages se déshabillent très vite. Il faut voir les hommes rampant littéralement, faisant ressortir une animalité qui confine au grotesque. La loufoquerie générale de la pièce tient à ce décalage grandissant entre persistance d'une convention et libération des moeurs.

 

 A mesure que la pièce avance dans la nuit, les conventions explosent pourtant, sur fond de familiarité grandissante, tout comme l'absence d'inhibition conduit à des propos peu amènes : la laideur de l'un ou l'odeur de l'autre délient les langues. Là où on tentait de préserver une certaine intimité dans l'acte sexuel (en baissant un rideau), tout vole petit à petit en éclats, et non seulement les scènes provocantes se font à l'avant de la scène, mais on applaudit désormais l'acte de l'autre envisagé comme une performance. La nuit propice à la levée des carcans, et l'arrivée du petit matin soldent l'étroitesse des liens au point qu'on a envie de se revoir.

 

 Une scène dans la pièce, manifestement anodine, témoigne d'une forme de banalisation amicale des relations : l'employé du club apporte sur un plateau un ensemble de godemichés, qu'il pose sur une table basse. Quelques yeux s'écarquillent à la vue de ces objets, mais rien de plus. Pas d'accès au fantasme érotique sous sa forme la plus triviale ; la découverte des uns et des autres, toute appartenance sociale confondue, s'opère à coup de paroles libératrices (du mari trompant sa femme, en passant par celui qui avoue être puceau, jusqu'à l'aveu glaçant de l'institutrice sur ses émois devant un élève). Dans cet univers osé, si "Le Tourbillon de l'amour" n'est pas exempt de scène triviales (les préservatifs à la fin), il a le mérite d'aborder de front un sujet difficile, et on ne peut que saluer tous les comédiens de se prêter à un tel jeu.

 


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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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