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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 19:28

 

 

 

 

 

 

 

Le vent se lève

 

Film de Hayao Miyazaki

 

 

  "Le vent se lève" risque de surprendre jusqu’à ceux qui, fervents admirateurs du cinéaste japonais, s’attendraient à un film terminal en forme de feu d’artifice. Loin des volutes baroques, de l’imaginaire débridée du "Voyage de Chihiro", "Princesse Mononoke" ou autre "Nausicaa de la vallée du vent", le dernier film de Miyazaki se pare au fond d’un certain classicisme. Celui-ci repose avant tout sur son ancrage réaliste, basé sur la matière éminemment biographique qui nourrit son sujet : s’inspirer de la vie de Jiro Horikoshi, le concepteur des chasseurs bombardiers japonais.

 

 Face au débordement onirique de bon nombre de ses chefs-d’œuvre, de leur caractère fantastique paré d’une attention écologique, "Le vent se lève" devient en quelque sorte un film "terre-à-terre" renvoyant à une matérialité liée à la construction d’avions. Tout au long du film, on y suit progrès et échecs, et l’évolution morale, psychologique et amoureuse de Jiro est adossée à cette dimension réaliste.

 

 L’imaginaire est pourtant bien présent dans "Le vent se lève", sous forme de dérive onirique, par le biais des "rencontres" entre Jiro et Giovanni Caproni. Il est même le moteur principal de toute poussée dramatique dans le film, tout comme de toute approche idéaliste. Au fond, la présence de l’avion, quand bien même elle renvoie ici à des données physiques (tester une résistance, donner forme à un objet) n’en constitue pas moins le relais avec d’autres films de Miyazaki, et vaut comme métaphore : prendre l’air, c’est à la fois s’affranchir de toute pesanteur, et permettre au corps de dériver vers d’autres sphères. C’est ce qu’offrent au départ ces rencontres avec Caproni : franchir l’espace et le temps pour aller vers une dimension de rêve.

 

 A cet égard, "Le vent se lève" semble loin d’un film comme "Le château ambulant", où le dit "château", branlant, fait de bric et de broc, n’empêchait pas l’avancée vers d’autres horizons – au contraire, il en était la condition. Avec le souci de perfection de Jiro, le dernier Miyazaki semble s’éloigner de cette veine, nourri qu’il est de son arrière-plan biographique. Plus encore, face aux films ascensionnels de Miyazaki, où l’épanchement dans le ciel est figuré par le lien emblématique de l’avion ("Le château dans le ciel" ou "Porco Rosso"), "Le vent se lève" fait moins figure de film-somme (qui intègrerait les différents thèmes chers à Miyazaki) que de fondement, d’origine. Ce dernier film représenterait comme une enfance du cinéma de Miyazaki, où toute profusion baroque, tout héroïsme sont évacués progressivement pour ne plus montrer que l’aspect le plus épuré du rapport au ciel. C’est ainsi que lors de la convalescence de Nahoko, on en vient, tels des enfants, à jouer avec des avions de papier. Le spectaculaire ici, se réduit à une frayeur sur un balcon qui rompt sous les pieds de Jiro.

 

 Le film regorge d’images sublimes, qu’on apprécie d’autant plus qu’elles ne sont pas inscrites dans un précipité narratif : des arrière-plans de rizières invitant à la contemplation, des lanternes utilisées lors du mariage de Nahoko. Il n’y a que le tremblement de terre de Tokyo qui fait exception, témoignant par là de la maîtrise de Miyazaki dans la représentation des foules. La qualité visuelle est surtout à mettre au profit d’un vrai regard de cinéaste, où l’espace se dévoile par des travellings opportuns, comme lorsqu’un plan sur un train laisse apparaître, au détour d’un virage, tout un paysage. Avec la disparition de Nahoko, représentée avec une seule image (conjonction synthétique d’une silhouette et l’ombre d’un avion), on atteint la quintessence d’un discours limpide.

 

 On ne manquera toutefois pas de se poser certaines questions sur le positionnement politique de Miyazaki quand à l’arrière-plan historique sur lequel il trame sa fiction. Loin de vouloir le sommer de prendre parti contre la guerre – c’est dit, mais de manière si ténue -, c’est, au fond, en cantonnant Jiro dans son idéalisme créatif qu’on a l’impression que l’histoire, avec les cicatrices qu’elle a laissées lors d’une période douloureuse, ne l’intéresse pas. Jiro, à cet égard, fait figure d’éternel adolescent, quand bien même il singerait l’adulte en fumant généreusement. Son trait animé n’évolue en rien et, à vouloir le draper dans une innocence aveugle, Miyazaki le fait cheminer à côté de la réalité. Ses grosses lunettes qui cerclent son visage confortent paradoxalement ce statut : ouvrir plus grand ses yeux sur une réalité qu’il ne peut pas voir.

 

 Mais Miyazaki arrive, de manière décalée, à toucher en brossant des figures inhabituelles dans son univers nippon : Caproni en premier lieu, mais aussi l’allemand chaleureux. Et si l’histoire ne constitue qu’un fond sur lequel se tissent des rêves, "Le vent se lève", grâce à ses personnages, à la sensibilité d’une Nahoko, laisse des traces insistantes dans notre esprit.


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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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