Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 16:06

 


 

                                         DSC04239

                                         Photo : G. Jumarie

 

 Les naufragés du fol espoir

  

Création collective mise en scène par Ariane Mnouchkine

  

Avec Eve Doe-Bruce, Juliana Carnheiro de Cuna, Maurice Durosier

 

 En pénétrant dans la salle du Théâtre du soleil, après l'injonction d'Ariane Mnouchkine vous invitant à aller "tout de suite" réserver votre place, on est très vite immergé dans l'ambiance de sa dernière pièce. Le hall où sont disposées les tables auxquelles on s'assoit pour dîner, donne un avant-goût du spectacle. Il a été réaménagé de telle façon que sur le mur, au fond, un affichage reprend le titre de la pièce adaptée de Jules Verne. C'est l'un des plaisirs non démenti qu'une salle devienne l'anti-chambre d'un spectacle (photo en bas). Précisément, il n'y a pas de séparation entre le hall en question et la salle dont l'espace dévolu est à peine plus grand.

 

 La réalité du monde, avec sa nécessité biologique consistant à dîner avant de s'asseoir en salle, se combine harmonieusement, sans heurt, avec la position de spectateur ; tout comme le simple fait - éternelle revendication de l'égalitarisme - que ce sont les comédiens, déjà costumés, qui servent à dîner (voir photo ci-dessus). Le plaisir aussi d'assister aux scènes de maquillage, avec les loges disposées sous les gradins - bien que, chose récente, une sorte de rideau brouille pudiquement la visibilité, protection certainement destinée à contrer le mitraillage des appareils photo.

 

 Cette préparation souple, déliée, au spectacle, en forme de démystification, peut expliquer la raison pour laquelle, lorsque Ariane Mnouchkine invite le public à faire taire les portables avant le début, beaucoup de gens rient de façon totalement décontractée. Tout semble déjà acquis, quant à l'hypnotisation éventuelle  du spectateur, sa confortable adhésion. Le début de la pièce en témoigne, comme une prolongation de cette détente inaugurale : on rit beaucoup, d'emblée, aux premières scènes des "Naufragés du fol espoir". A tel point que cela paraîtrait une hérésie que de ne pas se fondre dans l'ambiance installée avant l'heure. 

 

 "De l'inconnu", "De l'amour", "De l'aventure", "De l'ambition", "Du danger", "De l'amitié". Il y aura donc tout cela à la fois, comme indiqué dans le tract  du spectacle, reproduisant les anciennes affiches de l'époque. En effet, dans cette épopée de quatre heures, tout semble répondre au programme annoncé, à tel point que c'est l'esprit totalement léger que l'on aborde la pièce, au risque de ne lui trouver aucune zone d'ombre, aucune ambiguïté. C'est que le champ utopique dressé, les valeurs formulées ne sauraient souffrir de contestation, de fléchissement. Cette épopée pourrait prêter à rire, déclencher des critiques relatives à une approche naïve. Ce serait faire preuve de méconnaissance des valeurs auxquelles Ariane Mnouchkine adhère et dont ce spectacle représente une synthèse, dont la candeur apparente n'est due qu'à l'utilisation d'une forme particulière pour représenter son épopée : le cinéma muet. 

 

 C'est en considérant principalement la mise en scène des "Naufragés" que l'on peut réellement appréhender son originalité. La capacité de novation de Ariane Mnouchkine repose beaucoup sur des références à des formes esthétiques anciennes (les marionnettes asiatiques avec "Tambours sur la digue", le théâtre antique avec "Les Atrides") ou encore au cinéma muet ("Les naufragés..." ou "Le tartuffe"). Ce n'est pour autant qu'on puisse qualifier son théâtre de passéiste ou de nostalgique puisque c'est précisément le recours à ces formes qui lui insufflent sa puissance d'invention, particulièrement par la manière dont les corps de  ses comédiens prennent en charge ces références.

 

 A ce titre, les sommets de ses mises en scène sont certainement "Tambours sur la digue" (les marionnettes et leurs manipulateurs sont humains) et "Le dernier caravansérail" où les comédiens se déplacent sur des planches à roulettes poussées par d'autres. Dans ces pièces, sont mises en perspective, en parallèle, les actions et les mécanismes de ces actions. On pourrait même ajouter que là, où sur un plan idéologique, il y a une recherche d'équité entre les acteurs, sur scène, tous les rouages sont donnés à voir. Le labeur est aussi important que le résultat, esthétisant, du labeur.

 

 C'est tout aussi frappant dans "Les naufragés du fol espoir" où alternent moments de vie sur fond de troubles historiques et scènes de tournage. On est dans la visibilité maximale concernant les moyens artisanaux utilisés pour le tournage du film muet. Caméra qui tourne, mouettes en plastique, pans de robes ou de vestes qu'on agite pour marquer le mouvement ; neige artificielle. Tout est montré pour signifier la dynamique généreuse dans laquelle sont engagés les personnages. Il y a sans doute le risque que cette alternance, sous couvert de mise en abîme, rompe l'unité de la pièce, la réduise en pièces montées. Mais le rythme débridé y trouve aussi son compte. Dans ce vertige, certaines scènes font merveille (un petit bateau qu'on agite sur un plan d'eau réduit, l'indigène redressant le bateau), trouvant quelque accent du Fellini de "Et vogue le navire". Et comme tout ce qui était annoncé trouve effectivement son illustration scénique, on peut dire, en définitive : mission accomplie.  

 DSC04245

                                                    Photo : G. Jumarie

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche