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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 16:00

 

                          Photo : Christian berthelot

 

 

Louise, elle est folle

 Texte de Leslie Kaplan

 Conçu et interprété par Frédérique Lolié et Elise Vigier

 

 "... la preuve qu'une femme n'est pas grand chose, c'est que Dieu n'est pas marié" 

 

 Une femme, jupe courte, entre par une porte, suivie d’une autre, accrochée à ses basques comme un chien fidèle à son maître. Le temps d’aller refermer la porte, et le mouvement continue. Interdépendance des deux êtres, la seconde apparemment plus fruste, en appel de contacts, de reconnaissance. C’est pourtant celle qui est suivie, soi-disant la plus à l’aise par sa stature, qui délivre la première salve : "Tu as pris mes mots".

 En une phrase, la question de la dépendance, de la crainte de l’autre, se renverse, pour concentrer la tension entre les personnages autour de la question du langage, de l’appartenance des mots. "Les mots sont à tout le monde", répond la deuxième. Dans cette réplique, il est moins question de délivrer une théorie du discours, même sur un mode léger, que d’installer, de prime abord, des tensions verbales amenant peu à peu la pièce vers un point de butée où la langue vient s’empêtrer en d’incessantes ritournelles.

 Que les mots soient à tout le monde empêche l’harmonisation du dialogue, la possibilité de créer une entente discursive, une intelligibilité des êtres. Cette disponibilité ne consacre pas la flambée heureuse du dialogue, loin de là, elle crée l’inverse, c’est-à-dire qu’on peut être amenés à se débattre avec tant de mots. A ne plus savoir comment faire avec la proximité de l’autre, on en vient à parler d’un tiers.

  Le tiers, c’est Louise, qui donne son titre à la pièce, et elle est forcément folle. Manière de se rassurer, profondément incantatoire, en désignant les tares de l’autre avec d’autant plus d’assurance qu’il est absent. On voit ainsi se dessiner sous nos yeux – ou plutôt nos oreilles - la caractérisation d’une absente, détaillée, précise. Trop précise, trop chargée négativement pour que cela ne puisse pas susciter le doute. L’évocation de l’autre, dans son obstination critique, finit par jeter une ombre sur la compréhension du caractère des femmes présentes sur scène.

 Le jeu de langage qui s’ensuit entre les deux vire à une sorte d’escrime confinant parfois au n'importe quoi. Délire des mots qui, à ne pas pouvoir mener vers une paix du dialogue, s’anéantit en répétitions, en réflexions totalement absurdes, inattendues, basculant vers l’improvisation jazzistique. La litanie verbale atteint un point d’achoppement tel, qu'à un moment donné, les deux femmes ne trouvent de respiration que dans la danse. Danse dont la maladresse affichée évoque plus les déhanchements d’une Anna Karina chez Godard ("Pierrot le fou" ou "Une femme est une femme"), que l'approche sérieuse de jeunes femmes se trémoussant dans une quelconque "dance academy" télévisuelle.

 Évidemment, qualifier les dialogues de "Louise, elle est folle" d'absurdes, ne peut manquer de renvoyer aux figures tutélaires d'une forme majeure théâtrale incarnée principalement par Samuel Beckett et Eugène Ionesco. S'il est pertinent d'inscrire le texte de Leslie Kaplan dans cette fameuse filiation, on court pourtant le risque de lui ôter toute originalité. Il y a sans doute un dialogue secret qui se tisse avec ces auteurs mythiques, principalement avec Beckett, à travers notamment la question de l'absence. Quand les deux personnages de "En attendant Godot" sont effectivement supposés attendre quelqu'un (dans Godot, il y a God), les deux femmes de "Louise, elle est folle", dans leur jonglerie verbale, n'ont même plus la possibilité de s'ouvrir vers une prétendue dimension métaphysique ou spirituelle.

 A coup d'accusations, de dénigrements, elles s'embourbent dans leur joute en se déchargeant régulièrement sur l'absente. Manière de dissimuler les piques qu'elles se lancent. Mais l'absence de Louise renforce l'idée qu'elle est un miroir dans lequel les deux femmes ne veulent pas se mirer. Quand l'une dit : "Louise, elle est folle/elle achète tout/elle ne peut pas s'arrêter", quelques instants après, l'une essuie cette critique : "...tu n'as aucun principe/tu achètes un maillot de bain/ça te prend une semaine".

 Dans cette profusion d'échanges confinant à la litanie, où les mots s'entre-dévorent au point de basculer dans une irréalité burlesque, l'actualité n'est pas évacuée pour autant. Dernier rempart contre la folie qui menace, les critiques relatives à notre actuel président concernant ses positions sur les étrangers assoient un ancrage provisoire dans la réalité. Mais le thème de l'étranger, dans sa brûlante actualité, tourne très vite à la pantalonnade pseudo-métaphysique avec les interrogations sur la langue parlée par Dieu.

 A côté de la présence concrète, vibrante et réjouissante des deux comédiennes, la mise en scène de "Louise, elle est folle" surprend beaucoup. Pour un spectacle durant à peine plus d'une heure, l'inventivité visuelle y est foisonnante, prenant un tour cartoonesque. Véritable machinerie d'une étonnante fluidité, que ne laissait pas présager les panneaux frontaux blancs du début. Tout y communique : les panneaux glissent, évoquant des intérieurs japonais ; une trappe s'ouvre, permettant au corps d'y disparaître en parcourant les entrailles de la construction ; des fenêtres coulissent, s'éclairent, jusqu’à ce que se forme une maison  à part entière ; jusqu'à ce défilé d'un rouleau sur lequel apparaissent des personnages loufoques. Les comédiennes se transforment en ombres chinoises sans que cela nuise à l'unité de la pièce. Leur dispersion est au contraire magnifiée par l'animation constante de cette scénographie. Devant l'agitation débridée des deux femmes, celle-ci apporte une indispensable respiration. 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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commentaires

what is cloud storage 26/05/2014 14:35

Hi! Nicely written! There never existed a possibility of understanding between the participants. This was supposed to be a team work. However everyone was interested in identifying the flaws of the other. Anyway, thank you so much for sharing this interesting article.

Linstant 13/02/2012 12:41

BBonJouRR
Un extrait qui donne envie d'y aller voir. Merci

nb 25/03/2011 09:18


Un article magnifiquement pensé et rédigé, et rendant parfaitement la matière du spectacle vu pour ma part hier.
Qui l'a écrit ?


Karminhaka 25/03/2011 19:37



Merci pour le commentaire élogieux. Tous les articles de ce blog sont écrits par une seule et même personne : l'auteur du blog.



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