Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 10:35
 
  

 

 

 

Cercles/Fictions

 

Ecrit et mis en scène par Joël Pommerat

 

Avec Agnès Berthon, Jacob Ahrend, Saadia Bentaïeb, Gilbert Beugniot

 

 D'abord le titre : "Cercles/Fictions" qui, dans sa sècheresse graphique, peut donner l'impression de renvoyer à un champ d'expérimentation théorique -on peut penser à un cinéaste comme Nobuhiro Suwa avec son film M/Other. Mais, en entrant aux Bouffes du Nord, cette impression est balayée par la matérialité apparente, liée notamment à la modification de la disposition de la salle, précisément conçue comme un cercle.

 

 L'arène n'est pas seulement sur scène, elle tient à la manière dont nous, spectateurs, en quête de sièges non numérotés, traversons une sorte de chaos avant de s'installer. Nous sommes alors prêts pour assister à ce qui tient parfois, dans ces moments les plus ludiques, d'une sorte d'attraction foraine, avec bonimenteur et tout ce qui suit. Les cercles, ici, loin d'être associés à une notion de clôture, deviennent au contraire des réservoirs d'imaginaire. Les cercles ouvrent les fictions, en quelque sorte.

 

"Cercles/Fictions", émaillé de multiples scènes, plonge la dernière création de Joël Pommerat dans des méandres réellement vertigineux. On a beau savoir que les personnages ou situations dépeints dans cette pièce sont vrais, ce n'est peut-être pas ce qui retient notre attention. Au contraire, c'est cette trituration des scènes, alliée à cette mobilité incessante de la scénographie, qui ouvre sur une dimension époustouflante, voire obsessionnelle. Obsession de la réussite, obsession de la clarté, de l'honnêteté, à travers notamment cette maîtresse de maison qui cherche à généraliser le tutoiement.

 

 Tout passe par le filtre d'un engagement dont le fil directeur, dans cette pièce, serait : la croyance. Pommerat, à cet égard, ne craint pas d'inscrire sa pièce dans une dimension spirituelle pour le moins risquée, en convoquant ces étranges séquences avec un chevalier, et cette voix profonde, caverneuse, à la diction particulière, qui l'accompagne. Si elles opèrent un décrochage par rapport à l'oeuvre de Pommerat en général, au point de dérouter, elles trouvent sans doute ici leur raison d'être, de par la relation au corps qui finit par s'instaurer avec la séquence de lutte. Cette scène violente renvoie à une autre, puissamment illusionniste, dans "Je tremble" où un personnage, littéralement découpé, voyait ses membres tomber dans un fracas sonore.

 

Car, de plus en plus, l'évolution des pièces de Joël Pommerat l'amènent à se préoccuper des corps. Nous nous éloignons de plus en plus d'une pièce comme "Au monde", avec l'allure hiératique des comédiens, pour aborder des rivages où il s'agit d'emmener des sujets dans un dépassement de leur propre identité. Le déluge des scènes proposées n'empêche pas une cohésion thématique fondée sur des oppositions et des inversions : à la scène où un chef d'entreprise devenu riche organise une réunion avec des chômeurs autour de la notion de croyance, répond, dans la suivante, la détresse du même en quête de greffe d'organe devant des sdf.

 

 De la maîtrise initiale - les chômeurs sont répartis autour de lui - à la déroute qui s'ensuit - les sdf sont réunis autour d'un feu -, c'est à l'éclatement d'un dispositif auquel on assiste, entraînant une perturbation manifeste dans la relation entre les personnages. Dans ces frictions incessantes liées à la multitude des séquences, la déperdition progressive du contrôle des corps mène à une forme d'hystérisation, comme avec cette jeune femme venant s'asseoir à une table, littéralement suivie par ses serveurs, changeant de place comme pour échapper à une poursuite, secouée de rires incongrus.

 
Il y a un art du montage proprement cinématographique chez Joël Pommerat, dont l'apogée a sans doute été atteinte avec "Les marchands", le mélange frénétique entre les sons et les images évoquant un style godardien. La surprise des enchaînements dans "Cercles/Fictions" acquiert une véritable profondeur onirique, les secondes s'écoulant avant l'apparition d'une nouvelle scène évoquant le fondu au noir. Imprévisibilité des enchaînements qui acquiert, dans la scène finale, une dimension vertigineuse, pourtant introduite, de manière discrète et bouffonne, par l'avant-dernière, avec cette manière si particulière qu'a l'acteur de s'échapper du réalisme de sa réplique.
 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche