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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 23:41

 

 

 

 

 

 

 

 

Mysterious object at noon

 

Film d'Apichatpong Weerasethakul (2000)

 

 

 

 Dans l'une des premières séquences de "Mysterious object at noon", une jeune femme va voir une femme médecin à propos d'un parent âgé immobilisé dans un fauteuil roulant. Au moment où elle repart, elle s’arrête et expose au médecin un trouble qu'elle ressent : des marques au cou qui la démangent. Suit une interrogation pour en trouver la cause. Très vite, la femme médecin incite la jeune femme à ne plus mettre le collier qu'elle porte depuis son enfance ; conseil auquel la jeune femme répond que le collier lui porte chance. Il lui est alors répondu : "à vous de voir".

 

 Cette réponse met en avant les deux modes sur lesquels gravite le film : la réalité et la fiction, plus exactement le mythe. En partant d'un jeu inventé par les surréalistes, le Cadavre Exquis, "Mysterious object at noon" donne l'occasion à Apichatpong Weerasethakul d'explorer, de manière réellement vertigineuse, les possibilités de la fiction en la faisant naviguer avec la réalité, particulièrement avec sa réalité de réalisateur thaïlandais, convoquant ainsi des affects, croyances, habitus propres à son pays. Ainsi, le cadavre exquis, au lieu de révéler une histoire solidifiée, explose en myriades de représentations du réel.

 

 Il faut revenir au début du film pour comprendre encore plus la dérive vers laquelle très vite, le film s'embarque : une femme est interrogée, sur un mode documentaire, comme on l'a tant vu à la télé. Son témoignage s'achève sur des pleurs. Mais à peine a-t-elle fini son récit que la voix-off de Weerasethakul embraye sur une autre demande : est-ce qu'elle a une autre histoire à raconter, réelle ou imaginaire. Interloquée, comme sentant que l'interviewer ne s'intéresse pas à cette histoire qui lui a tiré des larmes, elle s'embarque sur autre chose.

 

 Si le cadavre exquis est à envisager comme un récit à multiples voix destiné à créer une unité finale (celle de l'histoire constituée), le film de Weerasethakul, lui, crée une vibration infinie liée à la multiplicité des lieux, des personnages convoqués pour créer une histoire. Reprises, retournements, dédoublements, convocation de fantômes, d'extra-terrestres, tout participe d'un éclatement cubiste.

 

 C'est l'occasion pour le cinéaste de montrer sa Thaïlande, si importante dans son univers esthétique. Loin de toute vision touristique, le parcours géographique qu'il nous donne à voir rend hommage à différentes catégories de population. Il y a cette magnifique scène où, en plein air, des habitants d'un village, en tenue traditionnelle, interprètent le scénario en chantant. Cette forme orale, sorte de parlé-chanté accompagné de gestes gracieux, est soutenue par un orgue à bouche, qui pourrait identifier ces personnes comme appartenant à une ethnie d'origine chinoise. Ailleurs, une scène de boxe thaï, si intégrée dans la culture du pays, est représentée sous un angle des moins séduisant : on y assiste ni plus ni moins qu'à une séance de suture d'une arcade sourcilière éclatée.

 

 Cette forme de récit à entrées multiples favorise une impression de spontanéité, d'improvisation, de saisie de l'instant. On y sent une présence active de la caméra, comme dans ce moment troublant où le caméraman filme des enfants pataugeant dans l'eau. L'un d'eux lance alors un ballon, et on a dans un premier temps l'impression qu'il veut s'en prendre à la caméra intrusive. Mais à la seconde tentative, on se rend compte qu'il avait raté sa cible et qu'il cherchait à transmettre le ballon à un comparse hors-champ.

 

 La présence du micro est effective dans une scène terminale, avec des enfants, qui se prêtent au jeu avec l'énergie et la malice qu'on peut imaginer chez eux. Beau moment, vibration ultime d'un film qui donne alors le sentiment de s'inventer sous nos yeux, laissant libre cours à l'inspiration débridée du cinéaste thaïlandais.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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