Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 09:28

 

 

 

 

 

Ode maritime, de Fernando Pessoa

 

                                           Mise en scène de Claude Régy
 
                                           Avec Jean-Quentin Châtelain 
 
 A priori, rien de surprenant, dans le dernier spectacle de Claude Régy, lorsqu’on entre au Théâtre de la Ville. L’ambiance dans laquelle nous sommes baignés, loin d’être inédite (salle plongée dans la pénombre, minimalisme de la disposition scénique), rend compte de l’esthétique de l’homme de théâtre né en 1923. Pour ceux qui sont rompus à la fréquentation de son univers depuis au moins dix ans, il y a l’assurance de se retrouver face à une rigueur relevant du sacerdoce.

 

 Pas question donc, comme c’est souvent le cas aux répétitions générales dans cette grande salle, que des déclics d’appareils photographiques viennent déranger le spectacle, mais sans doute plus encore, il s’agit que le spectateur ne soit pas distrait par ces incongruités sonores. Claude Régy envisage en effet la mise en scène comme un moment particulier, une plongée dans l’espace que ne peut venir distraire aucun élément superflu. Il traduit ses intentions jusqu’à marquer chaque représentation de sa présence, au fond de la salle, ressentant la sortie d’un spectateur comme un échec personnel.

 Rien de surprenant, donc, dans ces intentions reconnaissables ? Pourtant, comparé à bon nombre de ses spectacles intimistes, la présentation de « Ode maritime » au Théâtre de la Ville marque une étape supplémentaire dans la carrière de Claude Régy, un défi, à coup sûr une ouverture de son espace comme il ne l’a sans doute jamais connu. Dans cette salle dont les premiers sièges ont été condamnés, on pourrait croire qu’il répond encore à son désir de resserrer la représentation pour plus d’intimité. C’est plutôt que le dispositif scénique (une passerelle s’élevant au dessus du plancher, sur laquelle va s’avancer le comédien au début du spectacle) risquerait de léser les spectateurs les plus proches. La communion requise entre eux et le comédien réclame une hauteur de vue adéquate, le spectacle étant plutôt conçu pour que la voix s’élève dans cette salle de 1000 places, réduite pour le coup à une jauge de 600 places.

 

 « Ode maritime » peut aussi bien bien s'apprécier comme un spectacle pour l'oreille seule. La pénombre initiale ne se résorbe pas durant le spectacle. Il est assez difficile de distinguer les traits du visage de Jean-Quentin Châtelain, sur lequel une lumière plus vive vient se déposer à de rares moments, comme des phares éclairant une zone d’ombre durant la nuit. Le décor minimaliste reçoit également ces sources lumineuses.

 C’est dans l’interprétation de Jean-Quentin Châtelain que le spectacle de Claude Régy prend un tour exceptionnel. Ce comédien, habitué à l'univers de Régy (La terrible voix de Satan, Des couteaux dans les poules) se retrouve donc seul sur scène. Cette posture - avec l'immobilité corporelle qui lui est associée - est loin d'être nouvelle chez le metteur en scène : on se souvient de l'intense "4.48 Psychose" de Sarah Kane aux Bouffes du Nord, interprété par Isabelle Huppert, très loin alors du jeu chorégraphique commandé par Bob Wilson dans "Orlando", en 1993. C'est par sa voix que l'interprétation de Jean-Quentin Châtelain se singularise : grave, profonde, elle frappe surtout par une diction très particulière dont il est coutumier - elle avait pu dérouter des spectateurs de "Médée" mis en scène par Jacques Lassalle avec... Isabelle Huppert. Voix qui se développe en volutes, qui tord les mots avec souplesse pour les porter devant elle au loin, jusque sur les hauteurs de la salle - d'où elle est étonnamment audible.

 Perché sur sa passerelle - tout autant que pont que proue de navire -, dans une position idéale pour répandre cette ode de Pessoa. Texte au souffle poétique puissant auquel Jean-Quentin Châtelain, avec le lyrisme qui caractérise sa voix, imprime des variations envoûtantes. Il faut dire que dans le radicalisme inhérent à l'esthétique de Claude Régy, les voix de ses comédiens tendaient vers une sorte d'abstraction où les émotions ne filtraient plus beaucoup. Voix blanche qui n'a pas court ici, tant le comédien passe du murmure au cri. Il faut le voir porter les mains vers sa bouche - seuls mouvements repérables - et transformer progressivement les cris en incantation, à la manière d'un artiste lyrique. Ces scansions, intervenant régulièrement dans la pièce, porte "Ode maritime" vers des sphères confinant à l'hypnose.   

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche