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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 15:00

  

 

 

 

 

Prometheus-Landscape II

 

Spectacle de Jan Fabre

 

Avec Katarina  Bistrovic-Darvas, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Ivana Jozic

 

   "L’amour de la destruction est une joie créatrice."  Friedrich Nietzsche

 

 

 Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir qu’avec "Prometheus-Landscape", on tient l’une des œuvres majeures du chorégraphe, metteur en scène, performeur flamand Jan Fabre. Le temps d’une incantation rageuse à double voix où, à la gauche de la scène, une jeune femme, debout devant un micro, profère un texte ponctué d’un questionnement sur la recherche d’un héros. A droite, un comédien barbu, ponctue les interventions de la femme par des insultes caractérisées, commençant toutes par  "Fuck !.." , à l’adresse de figures éminentes de l’histoire, particulièrement de la psychanalyse : Freud, Anna Freud, Alfred Adler, Jung. A chacune de ces interventions, au crescendo rageur, s’ajoute un nom propre.

 

 Dix minutes de cette salve peuvent laisser pointer de l’ennui, de l’impatience, ou du moins la certitude lasse de reconnaître la patte provocatrice de Fabre. On attend la suite. Et elle se manifeste, à la fin de cette tension oratoire, par l’un des plus beaux lever de rideau qui soit : rarement on nous aura autant préparé à l’explosion visuelle qui suit. Nous étions dans un prologue harassant ; voilà qu'une puissante imagerie émerge à notre insu, à vrai dire pour ne plus nous lâcher. Cela se manifeste par ce corps de Prométhée suspendu en plein milieu de la scène, à la fois homme silencieux, victime d’une malédiction, mais en même temps force d’imposition d’un corps sur scène. Au fond sont projettées les images de soleils incandescents.  

 

 La magie d’une mise en scène est appelée à ne plus nous lâcher, avec comme baromètre principal ce corps suspendu du voleur de feu. Un rituel s’initie sous nos yeux médusés, pulvérisant le rapport du spectateur à la scène, dont les goûts les plus avertis paraissent tout à coup convenus, tant le cérémonial orchestré par Jan Fabre, d’être sans concession, nous donne la sensation intense du neuf.

 

C’est sans doute sa capacité à occuper un champ créatif multiple qui permet à Jan Fabre de surprendre encore et encore.  "Prometheus-Landscape II" tient bien plus du théâtre que de la chorégraphie, quand Fabre a déjà livré, au Théâtre de la Ville d'impressionnants soli de danse pour interprètes féminins :  "My Movements Are Alone Like  Streetdogs", pour Erna Omarsdottir, aux Abbesses, ou "Quando l’uomo principale è una donna", où l’on voit une danseuse (Lisbeth Gruber à la création), s’enduire d’huile provenant de bouteilles suspendus, qu’elle débouche progressivement avant de se livrer à une danse virtuose. Sa capacité à engager son propre corps dans la bataille artistique l’a conduit, il y a quelques années, à réaliser une performance au palais de Tokyo, avec Marina Abramovic, autre figure éminente du genre. Il y avait là un degré d’implication corporel tel que Jan Fabre allait jusqu’à employer, avec la sensibilité plastique qui le caractérise, son propre sang comme encre.

 

  "Prometheus-Landscape II", pourtant beaucoup fondé sur un texte très présent, met le corps au premier plan. C’est un cérémonial primitif – barbare, diraient certains – auquel on semble encore peu habitués dans les théâtres parisiens. Les scènes déstabilisantes abondent, qui sont pourtant la marque de fabrique de Jan Fabre : femme nue qui rampe sur le sol, entre convulsions et extase libératrice, posture animale ; une autre vêtue d’un seul manteau, tournant le dos au public, versée dans des gestes non recommandables ; un homme, nu lui aussi, se frottant le sexe avec du sable comme s’il voulait créer du feu ; un autre encore, muni d'un petit baton, s’adonnant au même type de mouvements entre les jambes d’une femme – nue, évidemment. C’est cette dernière scène qui commence à provoquer le départ d’un certain nombre de spectateurs. D’autres suivront, régulièrement, à mesure que l’intensité du spectacle se charge de ces scènes provocantes.  

 

  C’est que l’enchaînement de ces séquences intenses, ne répondant à aucune assignation au bon goût esthétique, exacerbe la tension dans laquelle sont placés les corps des comédiens-danseurs. L’exigence de leur dépense est la condition d’engendrement de ce rituel stupéfiant. Il y a aussi, de la part du spectateur, l’étonnement de ne pas comprendre comment fonctionnent certaines scènes, parmi les plus fortes du spectacle : des flammes qui sortent des postérieurs des acteurs, et surtout une femme sur le devant de la scène, partie dans un long monologue, et dont les paroles s’accompagnent régulièrement de rejets d’eau. Sa voix s’en trouve modulée, au point qu’elle donne l’impression de parler sous l’eau.

 

 En plus d’être une épreuve pour les interprètes,  "Prometheus-Landscape II" l’est aussi pour nombre de spectateurs : ceux placés au premier rang qui reçoivent les rejets aqueux de la femme-poisson, mais aussi ceux sur qui se déversent des torrents de fumigènes. La salle finit d’ailleurs par se remplir d’une odeur entêtante, tout autant que la visibilité s’atténue.

 

 En utilisant abondamment autant d’éléments divers (sable, souffle, feu, eau), Jan Fabre place son œuvre sous l’égide de Prométhée en vue de construire un discours – fortement charpenté textuellement – sur la nécessité de mettre en pièces conventions et soumissions. Au terme d’un beau dialogue final, "Prometheus-Landscape II" se conclut par cet aphorisme digne de Nietzsche :

 "Et détruire est constructif pour ceux qui veulent voir ".

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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commentaires

Casi 20/04/2011 21:47


Ah, je respire ! Enfin une critique digne de ce nom. J'ai honte du silence et de l'étroitesse d'esprit qui a accueilli cette oeuvre dans les media français, venant de soi-disant critiques
professionnels qui s'arrogent le droit de vie et de mort sur une oeuvre, sans entrer dedans, sans doûter, sans s'interroger. L'une n'y a vu que pornographie (nouvel obs), l'autre du blasphème (res
musica). Jan Fabre et la troupe Troubleyn sont courageux, merci !


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