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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 18:10

 

 

 

 

 

Sleeping beauty

 

Film de Julia Leigh

 

Avec Emily Browning, Rachael Blake, Ewen Leslie

 

 

 Il suffit d'une séquence pour mesurer sous quel angle est placé "Sleeping beauty" : à une question posée par Lucy à l'une des hôtesses concernant sa trajectoire de vie, il est répondu, franchement et vivement : "Mais qu'est-ce que c'est que ce genre de question ?". Lucy n'insiste pas. Pas de question, donc pas de sens ; pas de dévoilement. Constamment, depuis le début jusqu'à son terme, le film de Julias Leigh se maintient sur le fil obscur d'une intention de miner toute signification, d'étouffer toute explication.

 

 On n'en saura pas plus sur les motivations de Lucy. Non pas que le mystère qui nimbe inexorablement son parcours soit dérangeant, mais cette opacité déterminant la dérive extrême de la jeune femme se fait sous un angle paradoxal : après tout, Lucy n’entame pas une coupure radicale par rapport à la réalité, à mesure qu’elle s’enfonce dans cette position radicale. Elle poursuit en effet ses tâches de survie sociale, en travaillant dans un restaurant, en effectuant des photocopies pour une entreprise, ou encore en se prêtant à des expériences de laboratoire. Cette double position, en évitant toute césure entre réalité triviale et poussée fantasmatique, empêche dans le film toute torsion, tout franchissement douloureux d’interdits – d’où la facilité avec laquelle elle aborde les hommes dans les bars. Les scènes de lit, avec la présence des hommes âgés, sont filmées avec la même neutralité clinique que les scènes de travail.

 

 "Sleeping beauty" n’est donc pas un film de basculement, lié à une perte de confiance en la réalité, qui justifierait les postures limites de Lucy. Il y a par exemple cette scène curieuse où, au bureau, elle est retrouvée couchée par terre, près de sa machine à photocopier. Cette analogie visuelle frappante avec les scènes de lit, renforce l’absence d’écart existant entre la réalité et le rêve. Mieux, les différents plans de réalité ne sont pas dissociés, et "Sleeping beauty" n’est pas un film où on opposerait d’une part, une réalité sociale insoutenable (signifiée notamment par les problèmes de loyer de Lucy) et une zone obscure, nourrie de fantasmes d’adultes pervers ou inhibés.

 

 Il n'est manifestement pas dit ici et là que "Sleeping beauty" emprunte pour une bonne part au beau texte de Yasunari Kawabata, "Les belles endormies", pour ce qui relève des séquences de lit avec les hommes âgés. Julia Leigh mentionne pourtant cette référence dans un dossier de presse sur le site du festival de Cannes. Mais là où le texte de Kawabata devient une réflexion sur la mort, sur fond de nostalgie, autour de la figure d'Eguchi, le film de Julia Leigh trace un autre chemin. Plus froid, plus clinique - à l'image des premiers films de Michaël Haneke -, l'univers de "Sleeping beauty" plonge une jeune femme dans un sommeil ouaté, pas seulement d'ailleurs quand elle est couchée. C'est toute la réalité qui semble présentée de manière atone, où toute expression érotisée est évacuée. Il n'y a qu'à voir les scènes de table avec les serveuses aux seins nus : pas un regard ne leur est en réalité adressé par les convives masculins, comme si elles étaient de simples effigies.

 

  Dès lors, il n'est pas évident de concevoir ce film comme un conte, avec la notion d'initiation qu'il implique. Ou alors, c'est un conte ténébreux, dont la prise en compte de la réalité ne s'opère qu'in extrémis, sous un angle mortifère. Il s'agit en fait d'un accès brutal à la réalité. Mourir au fantasme pour advenir à cette réalité, mais dans une immense solitude. Emily Browning, dans cet univers désaffecté de tout désir, arrive pourtant à imposer sa marque, toute en finesse et en candeur virginale.

    

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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