Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 23:18

 

 

 

380533_210036775739094_130526720356767_482972_458849109_n.jpg

 

 

Sodome, ma douce, de Laurent Gaudé

 

Mise en scène de Stanislas Nordey

 

Avec Valérie Lang


 

 Autant le dire d’emblée : si "Sodome, ma douce" retient notre attention, ce n’est pas grâce au texte. Si Laurent Gaudé - qu’on a comparé un temps à Bernard-Marie Koltès – manifeste un goût prononcé pour les personnages mythologiques, l’usage du monologue ne contribue pas à leur enrichissement stylistique. Les figures descriptives qu’ils utilisent, rapportées à la nature brute de leur caractère,  les maintiennent dans un champ lexical réduit.

 

 L’intérêt de la pièce tient tout entier dans la conjonction d’une mise en scène et d’une interprétation. Stanislas Nordey, réticent jusqu’alors à monter des monologues – un genre qui pour lui "empêche" le théâtre – opère un virage certain , autant dans ses mises en scène qu’en tant que comédien. Tout est parti de là, semble-t-il : l’interprétation de "La conférence" de Christophe Pellet, et celle de "Clôture de l’amour" l’ont confronté au rôle du comédien seul sur scène (ou à deux dans "Clôture de l’amour").

 

 Il n’y a pas de doute que "Sodome, ma douce", interprété par Valérie Lang, fasse théâtre. La phrase d'Antoine Vitez "On peut faire théâtre de tout, mais pas avec n’importe quoi", trouve, plus que jamais, dans cette mise en scène, un espace de justification. On rajoutera qu’on peut aussi faire du théâtre avec peu de choses. Juste un corps et peu de mouvements, parfois dans une totale  absence d’émotions apparentes comme avec Claude Régy - dont l’ombre portée semble décidément hanter l’espace de la scène.

 

 Comme chez Régy, de l’immobilité, il y en a dans "Sodome, ma douce". Il faut cependant aller la chercher quand on entre dans la petite salle du Théâtre Ouvert : on a l’impression qu’au cœur de l’espace déjà réduit, il faut opérer des ajustements particuliers avant de trouver sa place, son point d’équilibre par rapport à un rideau d’or circulaire. Il semble trop grand, comme envahissant. Comme si on entrait dans une caverne d’Ali Baba endormie depuis des siècles, et qu’y pénétrer nécessitait sinon une forme de recueillement, du moins une lente accoutumance. Alors, on aura le droit, dans la pénombre insistante, d'entendre la voix de la femme venue du fond des âges.

 

 D’abord assise, jambes écartées, Valérie Lang livrera la quasi-totalité de son monologue debout, les bras levés. Il faut peut-être remonter à la performance d’Isabelle Huppert dans "4/48 Psychose" (monté par Claude Régy, encore) pour trouver une prestation aussi exigeante, fondée sur une telle immobilité. Mais, avec Nordey, cette position, avec la nudité de son interprète, est motivée par le fait qu’elle incarne une statue de sel revenant à la vie pour raconter la fin de Sodome. L’idée forte qui sous-tend cette posture tient à sa foncière ambivalence : ramener à la vie un corps qui exprime une douleur tue pendant longtemps tout en le maintenant dans une position qui renvoie à son origine lointaine. Naissance et mort ; parole et silence ; immobilité et velléité de mouvement : tous ces paramètres, moteurs de toute condition humaine, se conjuguent pour livrer le frémissement inhérent à un trop plein d’émotions réactivées.

 

 Dans l’énonciation prise en charge par Valérie Lang, on note un détachement, une sécheresse. L’articulation, à se vouloir mesurée, favorise une clarté du timbre rauque de la comédienne. Les mots, les phrases sont détachés les uns des autres, dans une tonalité rêche. Manière de faire advenir une voix du plus profond de la nuit des temps en lui donnant un semblant de limpidité. Mais, l'ampleur du récit se trouve inévitablement envahie par la nature horrifique de son contenu. Tout cela se tient alors sur le fil tendu d'une vocifération rendant présent un passé insoutenable. C'est la seule - et forte justification - au ton de la comédienne. Longue clameur dont le spectateur est le témoin privilégié, entré comme par effraction dans un espace d'intimité. Témoin d'une parole qui ne demandait - comme la fonte d'un iceberg - qu'à se répandre sans retenue.


Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche