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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 16:00

 

 

 

 

 

 

Somewhere

 

Film de Sofia Coppola

 

Avec Stephen Dorff, Elle Fanning, Chris Pontius

 

 "Somewhere"... Titre énigmatique par cet usage d'un adverbe seul, mais significatif au regard de ce qu'il veut dépeindre (l'isolement, l'inertie). Il institue une volonté de ne pas caractériser clairement la position des personnages. Il semble comme choisi au hasard pour signifier l'indétermination de l'appartenance à un lieu. Car des espaces et des lieux circonscrits, "Somewhere" en regorge, sauf qu'ils ne renvoient, de bout en bout, qu'à un irréductible cloisonnement. Une chambre à Hollywood, une autre à Milan, extrêmement différentes de par le faste affiché de la seconde. Différentes, mais se répondant : aux chorégraphies des deux jeunes femmes dans la chambre de Johnny Marco répondent en Italie, lors de la remise d'un prix, celles d'une troupe de bimbos. Mais il se peut qu'à travers ce titre "paresseux", Sofia Coppola veuille signifier autre chose : que les espaces dépeints, quelle que soit leur spécificité (chambre simple à l'hôtel Château Marmont ou luxueuse à Milan) se valent.

 

 Film marqué par la répétition et l'enfermement, "Somewhere" annonce la couleur dès son plan initial : une voiture de course lancée à toute vitesse sur une piste circulaire. Disparition du champ et réapparition traduisent un mouvement de balancier, comme la rythmique implacable d'une horloge. Ouverture programmatique s'il en est, sur-signifiante, au point de préfigurer la relative minceur narrative de ce qui va suivre. Et ce n'est pas de voir Johnny Marco, dans deux séquences in-extenso, assister aux danses lascives de jumelles (répétition du même) qui va donner l'impression d'un mouvement.

 

 Car le film est profondément lié à la nature de son personnage principal, acteur fameux amateur de femmes, marqué par une inertie radicale. Dans le cinéma américain, on n'a peut-être jamais autant vu un personnage dormant depuis le fameux "Un jour sans fin", de Harold Ramis, sorti en 1993. Le titre original "A groundhog day" (Le jour de la marmotte) rend mieux compte de la filiation des deux films. Dans le film de Ramis, Phil Connors se réveille pour revivre sans cesse la même journée. La narcolepsie de Johnny Marco, qui l'amène à s'endormir lors d'une scène d'amour (et aussi de danse), a cette parenté fondamentale avec la position de Phil Connors qu'ils sont les jouets du temps. Ils perdent la possibilité d'avoir une emprise sur les évènements, toujours en retard dans leur réaction. 

 

 On a envie de croire que ce n'est sans doute pas un hasard si Sofia Coppola a choisi Bill Murray, l'acteur principal de "Un jour sans fin", pour incarner Bob Harris dans "Lost in translation". D'un homme qui se réveille pour revivre la même journée, elle dépeignait la situation d'un autre qui n'arrive pas à dormir. Il y a là comme un clin d'oeil en forme d'inversion des positions, mais les deux personnages entretiennent le même rapport de décalage par rapport à la réalité. C'est dans cette filiation que se trouve Johnny Marco. Son hypersomnie contrarie son arrachement à l'inertie. 

 

 Si dans ce dernier film de Sofia Coppola, c'est la matière dépressive qui prédomine, annihilant les velléités d'action, son ressort fondamental reste travaillé par une matière burlesque. La mécanique comique est certes moins visible que dans "Lost in translation" du fait de la torpeur régnante, et aussi parce Stephen Dorff n'est pas Bill Murray. Mais Johnny Marco appartient réellement à l'univers du burlesque, précisément par sa façon d'être dépassé par les évènements. En déconnectant le spectateur du personnage de l'acteur célèbre en mouvement, Sofia Coppola le réduit à une pure surface qui capte passivement les évènements autour de lui (regarder les jumelles danser ou sa fille faire du patinage). La perte du lien n'est pas seulement dans la pauvreté des contacts - il est "lost in relation" -,  mais dans sa propre perception. Une séance de photos avec une actrice se solde par les moqueries de celle-ci. On ne parle pas des nombreux sms insultants qu'il reçoit et qui marquent l'apogée énigmatique de la non-maîtrise des évènements extérieurs.

 

 C'est autour de cette question de la difficulté à capter les flux du monde - et par conséquent à initier une réaction - que se situe la relation de Johnny Marco avec le personnage burlesque. Quand par exemple à l'époque du muet, un personnage avait à se débattre avec l'envahissement des objets, l'incongruité de leur présence, Johnny Marco doit en découdre avec la présence des femmes. En une ambiguïté totale, il s'agit moins de séduire les femmes qu'être séduit lui-même. Pas de désir conçu comme mode de conquête de l'autre, accomplissement d'un acte volontaire. Les nombreuses femmes apparaissent souvent au détour d'un plan, de manière totalement incongrue (une qui attend dans un lit, une en Italie qui surgit devant lui, une voisine sur une terrasse en bas qui dévoile ses seins, une encore dans le couloir de l'hôtel, seins nus, se faisant coiffer). Devant les nombreux plans fixes , longs, du film, les femmes surgissent pour créer une animation déstabilisante pour Marco, au point d'évoquer des figures irréelles, malgré leur forte présence physique.

 

 Plus de sensualité dans la présence des femmes pour moins de dépense sexuelle - on ne reparlera pas de la scène d'endormissement. C'est le paradoxe profond de ce film, dont un lit qui tremble résume à lui seul l'apothéose de toute manifestation intime. Il n'en parachève que plus le vide existentiel de Johnny Marco.

 

 Bien entendu, cette béance émotionnelle s'atténue avec l'arrivée de Cléo, la fille de Johnny. Mais la grâce avec laquelle elle illumine la vie de son père n'atténue pas le malaise de constater qu'elle fonctionne comme substitut maternel et amoureux. Qu'elle lui prépare son petit déjeuner, l'accompagne à Milan, surgissant un soir dans une robe superbe. Sur bien des plans, cette proximité renvoie à la relation entre Bill Murray et Scarlett Johansson, faite d'attirance et de pudeur. Il ne reste, pour dénouer ce malaise, qu'à partir. Quelque part.

       

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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