Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 17:25

 

 

 

 

 

 

Symphonie M

 

Chorégraphie et direction artistique : Maro Akaji

 

Pièce pour huit danseurs et quatre danseuses

 

 

 Deuxième pièce présentée cette saison à la Maison de la Culture du Japon, "Symphonie M" est tou simplement une merveille. L'occasion de voir Maro Akaji (figure éminente de Dairakudakan) évoluer en solo dans cette pièce a comblé toutes les attentes. Mieux, pour ce groupe phare du butō, la surprise adressée au public parisien, aura été d'intégrer quatre danseuses dans le spectacle, comme si, après "Oublie tout, et souviens-toi", constitué uniquement d'hommes, il fallit offrir un contrepoint, une ouverture. Ce changement dit à quel point cette troupe est capable, pour durer, d'une mobilité constante - le Kimpun Show, dont les membres sont des adeptes, en est la version "fun". C'est dire si, sur ce plan, ils dépassent une autre célèbre troupe, Sankai Juku, dont les danseurs masculins sont campés de façon inamovible autour de Ushio Amagatsu.

 

  Mobilité, transformation, métamorphose : ce sont les maitres mots de l'esthétique de Dairakudakan, dont on ne sait jamais à l'avance de quel bois sera fait leur prochaine création. Maro Akaji, dans "Symphonie M", en est l'incarnation la plus vivace qui, en adoptant toute sorte de postures, mène le spectateur vers des rivages ébouriffants. Le vivant et le mort s'y cotoient avec aisance, la bouffonnerie se retourne en effroi, la trivialité en  beauté lumineuse. C'est la qualité de Dairakudakan, dans leur capacité de débordement carnavalesque, que de faire advenir de constantes surprises sur une scène.

 

 En prenant comme illustration musicale la 5ème symphonie de Gustav Malher, Maro Akaji déjoue l'attente autour de cette oeuvre universellement connue pour son adagio, inscrit comme motif obsessionnel (entre pulsion de vie et pulsion de mort) par Luchino Visconti dans "Mort à Venise". Le public, avant d'entrer dans la salle, aura l'occasion grâce à des haut-parleurs installés dans le hall de l'entendre, cet adagio. Non pas comme une préparation à se fondre dans l'ambiance de la pièce, mais plutôt comme une liquidation ironique d'un "tube" qu'on entendra en fait peu dans le spectacle. 

 

 A cet égard, l'utilisation de la symphonie de Malher par Akaji, au lieu d'emprunter l'illustration tout azimut propre à un groupe comme Sankai Juku, procède par fragmentation : de simples extraits sont utilisés, représentatifs du morceau. Une approche qui évoque à certains égards celle de Pina bausch dans une oeuvre comme "Barbe bleue", autour de l'opéra de Béla Bartok.

 

 En prenant appui sur "Le livre des morts tibétain", qui relate les étapes successives d'un être humain après la mort afin de se libérer du cycle des réincarnations, Maro Akaji laisse libre cours à sa fantaisie créatrice. Elle passe beaucoup par son port baroque (extravagance des costumes et surtout des coiffures). C'est l'occasion, dans le sillage de cette posture carnavalesque, de convoquer toutes les transformations possibles, jusqu'à s'habiller en petite fille. Dans la première partie, la chute brutale (schéma éprouvé dans le butō, mais qui prend ici d'autant plus de sens, notamment en raison de l'âge d'Akaji) est le prélude à tous ces délires et gesticualtions scéniques. 

 

 Cela donne lieu à la première très grande scène de "Symphonie M", lorsque surgissent des hommes vêtus d'une redingote noire, avec noeud papillon et chapeau melon. S'approchant avec une lenteur cérémonieuse, ces figures inquiétantes - notamment l'un d'eux voûté comme un corbeau -, peuvent tout aussi bien être représentées comme des passeurs d'univers (de la mort à la vie) que des officiants d'une soirée macabre. Les voir dépouiller Akaji de ses vètements pour le revêtir d'une robe écarlate confère un effet saisissant à la scène. L'inversion carnavalesque fonctionne à plein ici : habiller un mort pour le rendre à la vie. 

 

 La puissance théâtrale de cette scène, à travers les formes inquiètantes qui y circulent, n'est pas sans faire penser à un certaine forme de théâtre absurbe venant de l'Est, dont le fleuron aura été le mythique "La classe morte", de Tadeusz Kantor. Plus près de nous, le chorégraphe Josef Nadj, dont l'intéret pour le butō n'est plus à démontrer, s'est révélé l'un des continuateurs de cet univers étrange. 

 

 La capacité de Dairakudakan à passer de scènes lugubres en moments magiques trouve ici son apogée avec l'apparition d'un groupe de femmes (censées, selon Akaji, apporter une certaine dose de séduction). Face au vieux maître comme perdu dans son évolution dans le monde des vivants, leur présence magnifique insuffle un pur moment de grâce à "Symphonie M" ; chacune portant dans les mains une boule lumineuse (de couleur orange bleu, vert, jaune). Bien qu'elles émettent un son curieux comparable à un sifflement de serpent, leur présence n'a rien de macabre, mais participe au contraire d'une bienveillance : dispensatrices de lumières, eles viennent plutôt épauler que sévir, aiguiller que déranger.

 

 Dans cette succession de tableaux, Maro Akagi s'en donne évidemment à coeur joie, aussi bien dans l'histrionisme, l'abondance de grimaces et d'airs ahuris. L'homme a besoin de se prouver qu'à 70 ans, il est encore possible pour lui d'en mettre plein la vue aux spectateurs. La réuissite de "Symphonie M" tient pourtant à un équilibre entre sa prestation et celle de ses danseurs qui réussissent, en quelques scènes, à générer des instants palpitants. Du grand art.

 

   

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche