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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 09:32

 

 

 

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 Tragedy of a Friendship

 

Conception et mise en scène de Jan Fabre

 

Avec Nikolaus Barton, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Hans Peter Janssens, Ivana Jozic, Lies Vandeweghe

 

 

Le philosophe Friedrich Nietzsche écrit quelque part, pour signifier de manière radicale le fléchissement de sa relation avec Richard Wagner, que son corps ne peut plus supporter de rester assis quatre heures à écouter un de ses opéras. Cette impossibilité renseigne sur l’effondrement à venir du philosophe. Elle dit aussi à quel point l’explication d’une désaffection par la question du corps sert d’alibi objectif pour renverser la fascination exercée par le musicien sur lui.

 

On apprend donc, avec ce spectacle de Jan Fabre, que le chorégraphe, performeur et metteur en scène voue lui-même un culte à Richard Wagner. Qu’il prenne Nietzsche comme porte-parole de cette admiration n’est que plus légitime. Cela lui permet d’affirmer ou d’affiner son regard sur le musicien. Le début du spectacle, avec sa tonalité comique, exploitant la répétition de manière vaudevillesque, ne dit peut-être pas autre chose : il faut asséner les noms (celui de Richard Wagner pour en assurer son caractère imposant, et celui de Nietzsche pour son effet perturbateur) dans le but de créer une tension théâtrale, permettant ainsi une interrogation aiguë de la relation.

 

Jan Fabre choisit, afin de mieux se coller à son sujet, une durée opératique, wagnérienne (3h20 sans entracte). Son entrée en matière – qui rappelle un peu celle de "Preparatio mortis" - se veut, à l’image des préludes d’opéra, longue, enserrée dans une obscurité où ne résonne que la musique. Curieuse musique, lourde dans son orchestration pleine de cuivres, créée par Moritz Eggert, loin de la subtilité orchestrale de Wagner. Il s’agit moins d’imiter le maître, ni même d’être dans une ironie post-moderne, que de proposer une musique qui progresse à côté des citations de ses opéras. En cela, "Tragedy of a Friendship" a souvent des allures de collage : que ce soit la musique ou le texte, abondant, écrit par Stefan Hertmans, il y a constamment un va-et-vient entre la création contemporaine et la musique et les mots de Nietzsche et Wagner.

 

L’un des emblèmes de cette friction est ce tourne-disque placé à l’avant-scène, à droite, que des danseurs-comédiens vont manipuler, lançant un morceau ou l’arrêtant. Trituration qui peut rappeler l’usage qu’a pu faire Pina Bausch de la musique de Bela Bartok dans "Barbe bleue". L’admiration de Fabre pour Wagner n’est pas donnée comme un tout indissoluble, mais réinterrogée, non seulement par le regard de Nietzsche, mais par une distance liée à un découpage en de nombreux tableaux. Il en va de même de cet arrière-plan où sont projetées des images de ce qu’on suppose être des représentations des œuvres de Wagner ; lesquelles voisinent avec des plans plus triviaux (homme qui tire la langue, yeux torves qui pleurent, etc).

 

Evidemment, "Tragedy of a Friendship" ne manquera pas de trouver des détracteurs, qui dénonceront certaines scènes choquantes chez Jan Fabre, sans les relier à la cohérence du discours. Le ton est donné assez tôt avec une scène de viol, frappante surtout par les cris qui s’élèvent : un certain nombre de fauteuils commencent alors à claquer dans la salle. Cette scène a pourtant un répondant, plus tard dans le spectacle, avec celle de la lutte entre les femmes et les hommes, que ces derniers viennent à chaque fois cueillir devant la scène. Elles s’échappent après des empoignades mémorables. La longueur de la scène mène les protagonistes à un degré d’épuisement qu’on imagine à peine feinte.

 

On a tout autant du mal à croire que les danseurs-comédiens, lorsqu’ils passent des flammes de briquet contre leur corps, poussent ensuite des cris factices. Le spectacle est constamment marqué par ces défis, cette façon de vouloir franchir les lignes du scandaleux. Les cris, si nombreux, expriment par là la tentative de mettre le corps dans une tension extrême. Dépassement du langage qui veut expérimenter la dimension pulsionnelle. On rampe, tout comme on pisse. Jan Fabre en vient jusqu’à s’auto-citer en reprenant une scène extrêmement emblématique de son univers : tous les comédiens rompus à un exercice de jouissance frénétique. La séquence est longue, elle renforce cet aspect de collage du spectacle.

 

Deux chanteurs d’opéra participent à cette entreprise de destruction iconoclaste. Ce sont eux qui, plus que les habitués de la troupe de Jan Fabre, donnent un aspect troublant à "Tragedy of a Friendship". Totalement incarnés dans leur geste opératique, mais revêtant à fond également les attributs les plus retors de cet univers. C’est par eux que cette longue pièce de Jan Fabre devient, à l’image des opéras de Wagner, un spectacle total.

 

 

 

 

 

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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medium.com 06/10/2014 11:10

Bien qu'il existe de nombreuses formes de l'amitié, dont certains peuvent varier d'un endroit à l'autre, certaines caractéristiques sont présentes dans de nombreux types d'amitié. Ces caractéristiques comprennent affection.

http://www.crmsystemsonline.com/ 26/06/2014 09:30

Friendship is a ship that never sinks and it is bit surprising to read about the tragedy of a friendship as mentioned here. I wonder how such a situation has happened and may be some unexpected events might have sink the friendship like you mentioned here.

Mme Raoul 03/06/2013 23:38

Bonjour,
Pour moi cette pièce est un foutage de gueule absolu : depuis quand on a besoin de violer une femme sur scène pour parler de l'amitié chaotique entre deux créateurs ? Les symboles, y'a des limites.
Je suis une habituée du TDV, et je ne crois pas être physiquement partie auparavant (bon, parfois j'ai dormi, j'avoue). Mais là je suis dans une rage folle. C'est has been la provoc à ce degré là.

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