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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 23:59

 

 

 

 

 

 

 Film de Joel et Ethan Coen

 

Avec Jeff Bridges, Hailee Steinfeld, Matt Damon

 

 Que peut-on attendre d'un western aujourd'hui, quand ce genre, moribond depuis longtemps, n'est plus à même de drainer les mythologies de l'ouest américain ? Il est dit quelque part - argument publicitaire ? - que "True Grit" est le meilleur western depuis "Impitoyable", de Clint Eastwood. On a envie d'emblée de tempérer cet éloge en arguant qu'il est facile d'élever le film des frères Coen si haut quand on tourne si peu de westerns de nos jours. Argument fallacieux donc, d'autant plus que là où Eastwood propose un film interrogeant non seulement un genre, mais un personnage qu'il a incarné depuis ses rôles chez Sergio Léone, Joel et Ethan Coen s'inscrivent dans une historicité purement cinéphilique, nostalgique. On est en droit d'attendre de ces grands cinéastes une subversion du genre, une critique, un renversement thématique ou une exaspération visuelle, mais "True Grit" frappe par une attention portée au langage, et surtout par un cynisme généralisé.

 

 L'ouverture du film, belle, est  prometteuse : ce flou visuel inaugural qui laisse peu à peu se dessiner des formes donne l'impression d'un monde à venir, à conquérir, à reformater dans le tamis d'un renouvellement esthétique. Mais très vite, on se rend compte que le film ploie sous une chape de longs dialogues, constamment marqués par une tension entre les personnages. Cette tension ne vise qu'à une chose : que chacun reste comme il est, dans un entêtement buté, défendant son pré carré. Il suffit de prendre la scène du tribunal, où "Rooster" Cogburn (Jeff Bridges) est interrogé sur sa propension à utiliser son arme à tort et à travers, pour se rendre compte qu'il s'agit moins de répondre, de reconnaître la réalité de ce qu'il fait que d'asseoir ses certitudes. Cela tourne à l'auto-satisfaction, quand Cogburn, lançant une blague, arrive à se faire rire lui-même, après avoir conquis le public par ses railleries. Comme tout comique face à un auditoire, il y a là une fonction profondément narcissique, dixit Freud, qui consiste à voir les effets de l'humour produit, pour finalement s'enfermer dans une auto-jubilation.

 

 La posture de la jeune Mattie Ross, 14 ans, n'est pas différente, bien que son attitude ne soit pas marquée du sceau du cynisme : marchander avec l'autre ne lui sert qu'à arriver à ses fins. Cela passe, au début du film, par de longues scènes où la tension verbale est telle qu'elle finit par faire plier son interlocuteur. Qu'elle soit une jeune fille ayant perdu son père est en soi anecdotique : le moteur de ses actes n'est pas la douleur du deuil, mais l'affirmation de soi, la volonté de s'imposer face à Cogburn - voir la scène où elle traverse une rivière au dos de son cheval. Toute transaction ne vise qu'à s'élever au détriment d'autrui. Il y a chez Mattie comme chez Cogburn une volonté de ne pas dévier d'un caractère monolithique. Cogburn a beau être ivre, il est sûr qu'il réussira à toucher des pièces lancées en l'air avec son pistolet (1). Quand il se vante, dans son passé glorieux, d'avoir fait fuir plusieurs hommes à lui tout seul sur son cheval, on aura droit, lors de l'affrontement final, à l'actualisation de cet héroïsme, avec moins d'hommes en face, mais l'auto-glorification est sauve. Le désir principal, c'est de garder son essence individuelle : "Etre, c'est avoir été", dirait Sartre.

 

 En cela, le personnage le plus intéressant du film est sans doute LaBoeuf, le Texas Ranger. Son côté ridicule - avec sa façon d'entrée de jeu de se présenter comme un Texas Ranger, les clochettes qui tintent à ses pieds - le rapproche du Buffalo Bill de foire du film de Robert Altman. Dans le même mouvement qui le porte à vouloir affirmer une identité - dont on sent qu'elle relève de la pacotille ou du fantasme -, on perçoit chez lui une fragilité, une humanité décalée (comme cette attitude d'un romantisme décalé le portant à vouloir embrasser Mattie). Ce qui provoque le rire dans sa posture est sa volonté d'affirmer une identité, alors qu'elle est en même temps troublée par ces résidus qui le portent vers l'humain. L'humour, dit Bergson c'est "du mécanique plaqué sur du vivant", et Matt Damon incarne ce tiraillement qui fait que, contrairement à Cogburn, lorsque LaBoeuf persiste à parler quand il a la langue sectionnée, c'est pour se maintenir en tant qu'être du langage ; pour s'arracher à l'abîme.

 

 L'apparition impromptue de Tom Chaney, l'assassin du père de Mattie Ross, puis de Ned Pepper, le chef de bande, imprime un autre mouvement au film. Les éclairs de violence viennent contrarier l'assise identitaire de nos personnages principaux. Ce sont au fond les deux criminels qui, par leur stature, imposent une autre appréhension des corps. Leurs traits du visage, extrêmement marqués, déformés par la méchanceté, à la limite de la caricature dessinée, provoquent une vibration emballant le film. Dans l'affrontement ultime, le grand gagnant - en terme d'assomption de l'identité - est LaBoeuf, qui, malgré un bras invalide, réussit son tir lointain, sauvant par là Cogburn, enfermé dans la répétition d'un improbable héroïsme. Diminué, martyrisé, LaBoeuf s'arrache à cette représentation de fantoche pour, grâce à son efficacité, accéder à une humanité nouvelle.

 

 C'est in-extrémis que le film crée du lien - ce que le rapport cynique entre les personnages ne permettait pas jusqu'alors. Sous un ciel étoilé, la course à cheval effrénée de Cogburn pour ramener Mattie mordue par un serpent, crée une animation quasi féerique, digne de séquences de "La nuit du chasseur". Il n'est plus question de violence, d'affrontement, mais de fuite en avant où la préservation d'une vie induit nécessairement un changement dans la sienne propre.

 

(1) Dans cette scène où LaBoeuf tente de s'immiscer pour lui aussi toucher les pièces, il n'est pas interdit de voir une référence au film de Sergio Léone "Et pour quelques dollars de plus" où, sauf erreur, Clint Eastwood et Lee Van Cleef, dans une séquence anthologique, au lieu de s'affronter au revolver, se défient en tirant tour à tour sur une pièce en l'air, au point qu'elle ne retombe plus. Défi visant à mettre en avant sa force, mais comme dans les parades amoureuses, création d'un lien venant confirmer l'existence de l'autre. Chez Les Coen, Cogburn refuse à LaBoeuf cet échange.

  

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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