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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 23:00

 

 

 

 

Un été brûlant

 

Film de Philippe Garrel

 

Avec Monica Bellucci, Louis Garrel, Jérôme Robart, Céline Sallette

 

 

 Le dernier film de Philippe Garrel avance sur un fil jalonné de mouvements divers, contradictoires. Collusion d’émotions et d’affects, à l’image de personnages empêtrés dans des chimères ou contigences affectives.  "Un été brûlant" aura suscité, en raison d’une apparence lisse, des réserves. Au fond, qu’est-ce qui est brûlant dans ce film qu’on n’aurait pas vu ailleurs, dans n’importe quel bon film psychologique ? Titre déjà curieux, décalé, quasi-référentiel, comme une sorte d’hommage à l’Italie (On pense à Valerio Zurlini avec le fin et sensible "Eté violent").

 

 Avec l’étiquette soixante-huitarde qui semble lui coller à la peau, Garrel reste difficilement situable dans l’échiquier cinématographique. Comment envisager ce moment où Paul (Jérôme Robart) invite Frédéric (Louis Garrel) à faire la révolution ? Soubresaut utopique ou salve inconsciente d'un discours qui n'a pas trouvé prise dans la réalité ? Malgré des résidus de résistance à certaines formes d’institution – sa réticence à trouver sa place dans une église -, il finira par former un couple respectable et à avoir un enfant, tandis que la vraie dérive libertaire, c’est Frédéric qui la porte sur le dos, partagé qu’il est entre une femme d’âge mur et des prostituées.

 

 Dans ces éternelles histoires de couple, la vibration secrète du film de Garrel tient beaucoup à leur dédoublement, et c’est ce qui en fait le prix, comme si deux couples se regardant évoluer, à la faveur d’un rapprochement spatial, permettaient de jeter entre eux une distance entomologiste, apte à forger leur propre critique.

 

 Ces zones d’incertitudes, d’indétermination sur lesquelles les personnages planent, Garrel les livre à travers des séquences emblématiques, où s’articulent de façon subtile silence et parole, vide et fébrilité. Il suffit de prendre la première rencontre entre Angèle (Monica Bellucci) et Elisabeth (Céline Sallette) qui se fait dans un silence total, teinté de froideur, du moins le croit-on, avec de surcroît un évitement des regards. Peu après, Angèle, voyant Elisabeth faire la vaisselle, lui intime l’ordre d’arrêter. Le sentiment d’une hostilité perce, comme si celle-ci craignait qu’on lui vole une place. Peu de temps encore après, Angèle invite Elisabeth à essayer une robe qu’elle lui laisse volontiers. Derrière la surprise de cet échange suivi d’un accord, l’étonnement initial sous forme d’improbabilité – une robe d’une femme plantureuse qui va à ravir à une mince – laisse pointer une pure valeur d’échange, hors  de toute catégorie (commerciale, psychologique, morale). C’est la part du Garrel mutique qui ressurgit avec bonheur pendant quelques instants. Celui de la simple loi du mouvement, des regards, du passage des corps dans les interstices relationnels.

 

 On peut trouver un pendant à cette forme d’échange : quand Angèle confie, de manière très explicite, ses déboires avec Frédéric, le dialogue, explicatif, reprend ses droits. Mais le film continue de vibrer de moments incertains, à l’image de l’instabilité émotionnelle d'Elisabeth : elle décide de faire sa valise, et, en un rien de temps, elle est partie. Paul a à peine le temps de réagir. Le plan suivant, vraiment superbe, la montre, de loin, descendant un escalier, alors qu'au fond perce une lumière tamisée. Paul, comme pris de vitesse, réagit enfin et la poursuit avant de coller à sa détermination en la ramenant.

 

 Ces séquences traduisent une subtilité du montage chez Garrel. On pourrait croire qu’il est devenu désormais un cinéaste du dialogue, alors que beaucoup de situations passent par une rythmique particulière. S’il a longtemps dépeint des personnages mutiques dans des espaces étroits, il a aussi puisé dans des fictions fondées sur le rythme ("La cicatrice intérieure" en est sans doute le film emblématique). Dans "Un été brûlant", malgré le statisme apparent, coule encore un peu de cette sève. La séquence de danse lors d’une soirée témoigne de ce frémissement particulier. Quand on conçoit la danse comme une forme essentiellement dynamique, on sent ici un suspens, lié à la manière dont la caméra caresse les corps, se tient au plus près d’eux, étire une durée partie de rien, sans tension préalable. La danse, c’est de la détente, du relâchement, et comme dans une séquence de son film fleuve "Les amants réguliers" Garrel réussit à créer cet instant suave.

 

 "Un été brûlant" interpelle beaucoup quant à la présence de Monica Bellucci. C’est manifestement cela qui a provoqué des malentendus à Venise. On peut se poser la question de la raison pour laquelle Philippe Garrel est allé chercher une star pour son film intimiste, dont les paroles ne sont pas toujours compréhensibles. Cette présence, décalée en apparence, n’en constitue pas moins l’un des éléments dans le film, contribuant à affiner un langage particulier qui passe moins par les lèvres que par le corps. Avec ce parti-pris, "Un été brûlant" assoit sa trame des corps dans une historicité qui passerait notamment par Godard. Le plan d'ouverture, où Monica Bellucci est allongée nue, réfère explicitement au corps de Brigitte Bardot dans "Le mépris". Mais la citation, loin d'être figée, relance en la liquidant l'interrogation sur l'érotisation du corps plantureux d'une comédienne renommée.

 

 Dans le film de Garrel, le corps de Monica Bellucci, s'il induit par sa présence une sorte de malaise, enrichit pourtant le film d'une fragilité qui humanise d'autant les personnages dans leur ensemble. Il y est beaucoup question de recherche de confiance en l'autre - et la question devient d'autant plus aiguë avec Angèle, qu'elle ne semble pas trouver une place stable, aussi bien dans le cadre qu'auprès de Frédéric. Elle est déchirée entre fuite (vers son amant) et immobilité (elle redoute d'être une femme au foyer).

 

 "Un été brûlant" dessine ainsi des trajectoires où se côtoient des corps hétérogènes, entre fragilité (Frédéric et Elisabeth) et robustesse (Angèle et Paul, au corps d'athlète). C'est tout le prix de ce film que de nous donner, dans des espaces favorisant une proximité entre les personnages, une palette émouvante des sentiments. Tout cela culmine dans une séquence finale avec le père du réalisateur, décédé depuis, dont on n'a pas fini de mesurer la force.

 

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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