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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 09:38

 

 

 

Premier amour

 

Texte de Samuel Beckett

 

Interprété et mis en scène par Sami Frey

 

"Premier amour". Le titre, trop beau pour être vrai (d'ailleurs inspiré de Tourgueniev), est à situer sur le terrain ironique, voire cynique, dont Samuel Beckett est l'un des chantres. Ce texte, pas si connu, est pourtant fondateur dans l'univers de l'écrivain, par la figure du personnage totalement décalé qu'il y dépeint. Il représente plus qu'une amorce de ceux qui apparaîtront dans ses textes plus tardifs, notamment la trilogie Molloy-Malone meurt-l'Innommable.

 

Plus encore, c’est avec « Nouvelles et Textes pour rien », daté de la même année (1945) que « Premier amour » se rapproche le plus. La première nouvelle de ce recueil, « L’expulsé », entretient un rapport étroit, qui confine à la gémellité avec celle mise en scène au théâtre de l'Atelier. On y retrouve le même personnage en rupture avec la réalité, conduisant son récit à la première personne et qui, au début du texte, se fait tout simplement renvoyé d’une maison comme un vulgaire malpropre qui n’y aurait pas sa place. Dans « L’expulsé », il est dit : « Dans quelques heures on refermerait la fenêtre, on tirerait les rideaux et on procéderait à une pulvérisation au formol. Je les connaissais. Je serais volontiers mort dans cette maison. » (Editions de minuit. p. 17).

 

 Ces personnages, dans leur dérive cynique parsemée d’auto-dérision, sont proches des clochards à qui on a remis une petite somme suite à la mort du père. Leur marginalité, dans un prolongement absurde digne de Kafka, se double de descriptions physiques délirantes. Celle, plus développée dans « L’expulsé » confine au comique : « Je me mis en route. Quelle allure. Raideur des membres inférieurs, comme si la nature m’avait refusé des genoux, écart extraordinaire des pieds de part et d’autre de l’axe de la marche. Le tronc, en revanche, comme par l’effet d’un mécanisme compensatoire, avait la mollesse d’un sac négligemment rempli de chiffes et ballottait éperdument selon les imprévisibles saccades du bassin. » (p. 19).

 

 Dans les deux textes, la mort du père conduit à une irrésistible errance, où pourtant le narrateur, « fervent de la cachette et de la station horizontale » (L’expulsé p. 21), n’aspire qu’à trouver un endroit où se reposer, du fait notamment de ses limites physiques. Bien que le narrateur, dans « Premier amour », soit censé parler de sa rencontre avec Lulu, nous sommes loin d’un portrait idyllique de l’amour et la femme, dans ce texte, en prend pour son grade : « Quand elles ne savent pas quoi faire, elles se déshabillent ».

 

 C’est Sami Frey qui prête sa voix et son talent à cette nouvelle de Beckett. Sur la même scène du théâtre de l’Atelier, il nous avait offert, il y a quelques années une lecture d’un texte autrement plus difficile de Beckett, « Cap au pire », dont l’aridité n’autorisait peut-être pas autre chose qu’une lecture. Avec « Premier amour », la jubilation évidente de l’interprétation, s’appuie sur les nombreux moments du texte laissant pointer un humour parsemé d'auto-dérision. Sami Frey connaît Beckett, c’est évident, et, à son âge, il a toute autorité pour livrer son approche personnelle de la nouvelle. Habitué des interprétations feutrées – l’un de ses écarts étant d’avoir interprété l’écrivain halluciné Antonin Artaud -, il parvient à fondre la violence des textes dans le moule de son timbre clair.

 

 On était d’autant plus curieux de se trouver face à cette approche. Pas si évident pourtant avec ce texte dont le narrateur, à côté de son cynisme échevelé, donne l’impression parfois d’inventer sa parole devant nous, ponctuant son discours d’incises sur ce qu’il va dire. Cela induit une façon de se mettre hors de soi-même – ce qu’est de toute façon ce type de personnage chez Beckett. Sami Frey, par sa prestance, unifie tous ces aspects sans pour autant gommer la richesse du sujet. En lecteur émérite de Beckett, il ne se contente pas de traduire l’univers de l’écrivain irlandais tel que décrit dans la nouvelle, ce qui est tout à fait impossible, dans le sens où l’incarnation physique exposée dans les nouvelles dépasse largement le cadre du réalisme, pour ne finalement mener que vers une absence, un retranchement de la parole et du corps.

 

 Dans le rapport à la parole, cela va même loin dans l’irréalisme, par exemple dans « La fin », troisième nouvelle de « Nouvelles et Textes pour rien », où le narrateur, à force d’être dans un retrait du monde, acquiert un accent bizarre « à force d’assimiler les voyelles et de supprimer les consonnes » (p. 81). Nous sommes au théâtre et Sami Frey, dont le corps, tout comme ceux des personnages des nouvelles, semble être un défi au temps (il a 72 ans), entreprend à sa manière la traversée d’un texte. Sa démarche lente, cahotante, figurant le poids des ans dès lors qu’il se lève d'un banc, se trouve interrompue régulièrement par une sorte de signal d’alarme placé sur la scène à gauche. Manière de signifier la dépendance d’un sujet à une force extérieure, conception essentiellement dynamique du rapport à l’espace que l’on retrouvera dans les textes plus tardifs de Beckett comme « Le dépeupleur », à la sécheresse terminale.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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