Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 23:41

 

 

 

 

 

 

 

 

Mysterious object at noon

 

Film d'Apichatpong Weerasethakul (2000)

 

 

 

 Dans l'une des premières séquences de "Mysterious object at noon", une jeune femme va voir une femme médecin à propos d'un parent âgé immobilisé dans un fauteuil roulant. Au moment où elle repart, elle s’arrête et expose au médecin un trouble qu'elle ressent : des marques au cou qui la démangent. Suit une interrogation pour en trouver la cause. Très vite, la femme médecin incite la jeune femme à ne plus mettre le collier qu'elle porte depuis son enfance ; conseil auquel la jeune femme répond que le collier lui porte chance. Il lui est alors répondu : "à vous de voir".

 

 Cette réponse met en avant les deux modes sur lesquels gravite le film : la réalité et la fiction, plus exactement le mythe. En partant d'un jeu inventé par les surréalistes, le Cadavre Exquis, "Mysterious object at noon" donne l'occasion à Apichatpong Weerasethakul d'explorer, de manière réellement vertigineuse, les possibilités de la fiction en la faisant naviguer avec la réalité, particulièrement avec sa réalité de réalisateur thaïlandais, convoquant ainsi des affects, croyances, habitus propres à son pays. Ainsi, le cadavre exquis, au lieu de révéler une histoire solidifiée, explose en myriades de représentations du réel.

 

 Il faut revenir au début du film pour comprendre encore plus la dérive vers laquelle très vite, le film s'embarque : une femme est interrogée, sur un mode documentaire, comme on l'a tant vu à la télé. Son témoignage s'achève sur des pleurs. Mais à peine a-t-elle fini son récit que la voix-off de Weerasethakul embraye sur une autre demande : est-ce qu'elle a une autre histoire à raconter, réelle ou imaginaire. Interloquée, comme sentant que l'interviewer ne s'intéresse pas à cette histoire qui lui a tiré des larmes, elle s'embarque sur autre chose.

 

 Si le cadavre exquis est à envisager comme un récit à multiples voix destiné à créer une unité finale (celle de l'histoire constituée), le film de Weerasethakul, lui, crée une vibration infinie liée à la multiplicité des lieux, des personnages convoqués pour créer une histoire. Reprises, retournements, dédoublements, convocation de fantômes, d'extra-terrestres, tout participe d'un éclatement cubiste.

 

 C'est l'occasion pour le cinéaste de montrer sa Thaïlande, si importante dans son univers esthétique. Loin de toute vision touristique, le parcours géographique qu'il nous donne à voir rend hommage à différentes catégories de population. Il y a cette magnifique scène où, en plein air, des habitants d'un village, en tenue traditionnelle, interprètent le scénario en chantant. Cette forme orale, sorte de parlé-chanté accompagné de gestes gracieux, est soutenue par un orgue à bouche, qui pourrait identifier ces personnes comme appartenant à une ethnie d'origine chinoise. Ailleurs, une scène de boxe thaï, si intégrée dans la culture du pays, est représentée sous un angle des moins séduisant : on y assiste ni plus ni moins qu'à une séance de suture d'une arcade sourcilière éclatée.

 

 Cette forme de récit à entrées multiples favorise une impression de spontanéité, d'improvisation, de saisie de l'instant. On y sent une présence active de la caméra, comme dans ce moment troublant où le caméraman filme des enfants pataugeant dans l'eau. L'un d'eux lance alors un ballon, et on a dans un premier temps l'impression qu'il veut s'en prendre à la caméra intrusive. Mais à la seconde tentative, on se rend compte qu'il avait raté sa cible et qu'il cherchait à transmettre le ballon à un comparse hors-champ.

 

 La présence du micro est effective dans une scène terminale, avec des enfants, qui se prêtent au jeu avec l'énergie et la malice qu'on peut imaginer chez eux. Beau moment, vibration ultime d'un film qui donne alors le sentiment de s'inventer sous nos yeux, laissant libre cours à l'inspiration débridée du cinéaste thaïlandais.

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
commenter cet article
27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 11:02

 

 

 

 

 

 

 

Drugs kept me alive

 

Spectacle de Jan Fabre

 

Avec Antony Rizzi

 

 

 Avec la clarté programmatique de son titre (en français : "Les drogues m'ont maintenu en vie"), le texte de Jan Fabre, conçu pour Antony Rizzi, explore l'espace de la drogue. Sur scène, le danseur-comédien apparaît comme un alchimiste juché devant sa table occupé à élaborer ses mixtures.

 

 Mais, de prime abord, le ton du spectacle est donné : fi de la monotonie, de la dérive maladive, de la plainte morbide. Alors qu'on pouvait envisager un sujet aussi sulfureux sous l'angle de la provocation et du misérabilisme, c'est de tout autre chose qu'il s'agit. La seule déclinaison régulière de noms de drogue, au lieu de susciter effroi ou gène, n'apparaît au fond que comme un catalogage distancié, à l'allure scientifique, teinté de la jouissance avec laquelle Rizzi les profère.

 

 C'est peut-être la surprise principale de "Drugs kept me alive" : là ou on attendait un Jan Fabre scandaleux, c'est un spectacle doté d'une certaine positivité qui nous est donné à voir. L'un des éléments notoires de la scénographie ici (des flacons alignés tout autour de la scène), s'il évoque "Quando l'uomo principale e una donna" (des bouteilles suspendues), n'en a pas l'animation. C'est du côté d'une mousse qui s'écoule longtemps sur le côté de la scène, dont Rizzi va s'emparer, que se produit véritablement une impulsion.

 

 Et quand le comédien s'adonne à un petit jeu de prestidigitateur en faisant des bulles, on se dit que, pris dans son monde ouaté et déréalisé, il progresse sur le mode de la régression.

 

La sobriété de "Drugs kept me alive", son immédiate séduction, tiennent essentiellement à la belle prestation d'Antony Rizzi. Au fond, sa danse (virtuose), et son jeu (impeccable), vont contre le texte, voire sont en avance sur lui. C'est le corps de Rizzo qui, en évoluant avec une énergie contaminante, enlève à ce sujet sa matière âpre. A chaque fois que dans la pièce, il se présente en posant la question "Est-ce que j'ai l'air malade ?", on a envie de lui répondre "eh bien, non", comme il l'espère, sur d'avoir mené son corps vers une jubilation triomphaliste. 

 

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article
26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 12:28

 

 

 

prise-reprises.jpg

                                                    Photo : Evi Fylaktou

 

 

"Prises/Reprises" - "Ça quand même"

 

Spectacles de Maguy Marin et Denis Mariotte

 

Avec Maguy Marin et Denis Mariotte

 

 

 

C'est vraiment l'occasion, pour les non-connaisseurs, d'assister à un spectacle de Maguy Marin, rendue célèbre avec "May B", qui révélait alors son goût pour Samuel Beckett. Le Festival d'Automne lui consacre une rétrospective contenant pas moins de six spectacles. Au théâtre de la Cité Internationale sont présentées actuellement (jusqu'au 27 novembre) deux pièces courtes : "Prises/Reprises" et "Ça quand même". Si le premier est en fait un solo de Denis Mariotte, complice de Maguy Marin depuis les années 90, il s'insère parfaitement dans l'univers de la chorégraphe.

 

Mieux : ce solo conçu et interprété par Mariotte lui-même intègre l'approche esthétique qu'on peut déceler dans bon nombre de spectacles de Maguy Marin : une attention au réel, par le prisme ici d'un homme qu'on découvre avec surprise caché sous une grande porte. Ce qui au départ semble relever d'une farce absurbe,  à mesure que Mariotte évolue sur scène, prend une ampleur forte, par l'ancrage dans un réel qu'on arrive peu à peu à subodorer. On y sent une sorte de course pour la survie, parfois régressive (on y déterre des ossements) mais évocateur de scènes d'actualité (la porte est aussi bien bouclier que barricade, donne à la pièce un parfum de lutte soixante huitard).

 

 Dans ces mouvements éreintants, où tout semble lui tomber dessus, Denis Mariotte traverse la scène comme un homme aux abois - la focalisation sur son seul corps évoque la position d'une caméra qui se braquerait sur un corps seul. Le plateau, sous le coup de ses gesticulations effrénées, se transforme en champ de ruines. Sorte de combat solitaire, kafkaïen, d'un homme contre le reste du monde, "Prises/Reprises" allie la sécheresse de la mise en scène à un engagement physique impressionnant.

 

Tout autre est "Ça quand même", qui plonge d'emblée dans une forme d'auto-dérision. Une voix-off (celle de Marin et Mariotte réunies) profère, de manière litanique, un texte marqué par un certain nombre d'adresses aux spectateurs. Loufoque, révélateur d'une auto-critique, il en appelle à la compréhension du public devant leurs spectacles exigeants. S'ensuit une série d'actes qui renvoient, sur le mode dérisoire, à la tradition dansée contemporaine à laquelle appartient Maguy Marin : entrées et sorties de scènes, changements de vêtements. On note aussi ce long épisode où les deux complices disposent sur le plateau une panoplie d'effigies les représentant, jusqu'à ce qu'ils disparaissent partiellement, par un mouvement uni d'un très bel effet.

 

Dans cette pièce, c'est surtout la présence des corps des deux compères qui se révèle touchante. Il faut les voir, dès le début, avec un sens consommé de la parodie, se livrer à des actes pour le moins dépassés : elle, habillée en danseuse étoile, écartant les jambes, lui venant se tenir debout sur ses hanches. Quand on pense que Maguy Marin est née en 1951, ces seuls moments impliquant un risque physique sont à saluer et marquent l'implication totale des deux complices.


Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article
25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 21:32

 

 

 

 

In Another Country

 

Film de Hong Sang-soo

 

Avec Isabelle Huppert, Yu Jun-sang, Yumi Jung, Park Sook

 

 

 S'il y a, dans le cinéma d'Hong Sang-soo, une veine comique manifeste, "In Another Country" le prouve, mais avec encore plus d'évidence. Là où l'humour de ses précédents films - comme "The day he arrives" - était souvent déclenché par un dérapage lié à une absorption d'alcool, dans "In Another Country", l'appétit comique du cinéaste sud-coréen est plus ouvertement assumé.

 

 On trouve moins, dans ce film, de ce moteur essentiel, l'alcool, qui fait basculer une narration, rendant le comportement de ses personnages instable, alors même que peut s'y glisser une profonde mélancolie, sur fond d'inscription improbable dans le temps. "In Another Country" est plus léger, mais de cette légèreté dont le ressort principal, toujours renouvelé chez Hong Sang-soo, est son art consommé de la variation.

 

 Cette variation s'appuie ici sur une figure extérieure, démiurgique, aussi essentielle que passagère, en la personne d'une jeune femme qui donne corps par son imagination au récit gigogne. La très nette tripartition des sketches qui s'ensuit interrompt à un moment précis tout développement, tout enrichissement. Mais cela rend d'autant plus subtil les variations les plus infimes, en amenant notamment le spectateur à guetter, dans cette succession, la plus imperceptible modification. Il y a par exemple ce moment où la jeune tenancière accompagne Anne (Isabelle Huppert) en promenade par temps de pluie. Le déploiement de leur parapluie respectif se fait en même temps, créant un merveilleux moment impressionniste. Séquence répétée, avec variantes, mais qui signifie comment ce premier moment de grâce a imprégné nos rétines.

 

 C'est tout l’intérêt du film, en évacuant tout aspect dramatique, de faire jaillir les signaux les plus divers, concrets (bouteille échouée sur la plage, parapluie, téléphone portable)  et désincarnés (le phare, en premier lieu). Le phare, qui définit l'amorce des dialogues entre Anne et le maître nageur, devient l'élément moteur, totalement dénué de sens véritable. En définissant un horizon improbable - pure matière de rêverie vers laquelle est censé tendre Huppert - le film adopte, par sa répétitivité et ses variations, un chemin buissonnier.

 

 Tout devient dès lors prétexte à marivaudage, rencontres volatiles : on ne croit pas beaucoup à une histoire d'amour entre Huppert et son coréen d'âge mur. D'ailleurs, le dernier segment, qui la voit arriver seule, parce que trompée, coïncide beaucoup plus à cette évacuation de toute profondeur relationnelle. Prétexte pour capter les signes diffus, les contacts passagers, comme s'ils étaient pris dans une rêverie (Huppert se réveillant dans les bras du maître nageur, comme prisonnière).

 

 Est privilégiée dans "In Another Country" l'approche fugace, signifiée par les contacts entre Huppert et le maître nageur, incarné avec une jovialité contaminante par Yu Junsang, désormais familier de l'univers d'Hong Sang-soo. Comme le soupirant d'Isabelle Huppert dans le premier sketch - dont la femme attend un enfant -, on sent dans leur rencontre, fruit d'un hasard, l’impossibilité de toute relation si ce n'est sur un mode feutré. Dans une scène, quand elle le quitte, il se contente, hébété, de lui répondre avec un signe discret de la main. Pas de place vraiment dans le film pour un quelconque développement.

 

 Devant cette cécité relationnelle, où tout bute sur un hypothétique mouvement vers un phare, c'est la matière burlesque qui prend le pas sur le reste. Comme dans la meilleure période de ce genre, la primauté est accordée au corps : comiquement idéalisé pour le maître nageur surgissant des eaux ; de manière tâtonnante, hésitante, pour Isabelle Huppert. Sa prise en charge de l'espace, toujours appréhendée sur le mode de l'incertitude - lié à l'étrangeté du lieu - entraîne des déplacements particuliers. Frappe la manière dont elle marche, avec ses talons sur des cailloux, cherchant sa direction en parapluie. Du fait du maniement minimal de la langue anglaise par les principaux protagonistes, le hoquètement des dialogues se répercute sur une imprécision des mouvements, sur une multiplicité de gestes, à l'instar de ces personnages du pur burlesque, peinant à sortir du borborygme, et par là, à conquérir leur statut d'adulte.

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
commenter cet article
19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 10:50

 

 

 

MarinCapauPire350.jpg

                                                                    Photo :   Laurent Philippe

 

Cap au pire

 

Spectacle de Maguy Marin

 

Avec Françoise Leick

 

 

 Sans doute faudrait-il profiter de l'occasion pour mesurer le chemin qui sépare "May B" (1981) de "Cap au pire" (2006). A quelques jours de distance, l'opportunité, rare, d'assister à deux chorégraphies de Maguy Marin, articulées autour de la figure tutélaire de Samuel Beckett, est salvatrice. Entre l'oeuvre désormais mythique reflétant la découverte de l'écrivain irlandais, et celle, extrêmement plus confidentielle, il faut comprendre qu'il n'y a pas en soi de rupture.

 

 Si "May B" tourne encore, c'est bien que le charme de la nouveauté que représentait cette oeuvre opère toujours. La nudité scénique extrême de "Cap au pire", bien qu'elle s'inscrive dans la logique esthétique de Maguy Marin, se colle avec une fidélité étonnante au parcours de l'écrivain. On ne sait plus, à la vision de "Cap au pire", s'il y a un retour à Beckett ou si l'auteur a été l'ombre portée de la création de Maguy Marin.

 

  "Cap au pire", dont la traduction par Edith Fournier en 1991 avait été saluée, est l'un des textes les plus radicaux de Beckett, mais dont le minimalisme reflète l'inexorable désir d'épuration de l'écrivain. Ce texte ne serait qu'un exercice de style admirable en soi, à la portée poétique impressionnante, s'il ne renvoyait pas au rétrécissement spatial à l'oeuvre dans le cheminement de l'univers beckettien.

 

 Dit en voix-off, sur un ton neutre, la diction claire, "blanche", restitue la profondeur de "Cap au pire". Succession de phrases nominales, de rythmes ternaires rendant compte de l'impasse du mouvement, le texte révèle sa litanie implacable, son ressassement inaltérable. Chez Beckett, il est souvent question, face à l'immobilité qui gagne, de conserver, encore et toujours, une pulsion de vie.

 

 Sur scène, dans une pénombre traversée par quelques zones de lumière, la prestation de Françoise Leick se tient au plus près des indications du texte. Avancer, se coucher, se relever, cheminer avec une marionnette représentant un enfant - une tête de mort se logeant dans un repli de vêtement sombre -, cette mise en scène ténébreuse laisse entrevoir des poches de résistance à l'immobilité, comme ces soubresauts qui animent de temps en temps "l'enfant".

 

 "Soubresauts" est d'ailleurs l'un des derniers textes de Beckett, écrit d'abord en anglais, traduit par lui en 1989. Il rend compte, comme "Cap au pire", de cette tension à l'oeuvre dans l'univers de l'écrivain : balancement entre lumière et ténèbres, vie et mort, immobilité et mouvement. En se tenant au plus près d'un texte exigeant, Maguy Marin et Françoise Leick en maintiennent l'essentielle étincelle.

 

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article
11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 10:24

 

 

 

MaedaMiwa Monden350

                                                       Photo : Miwa Monden

 

 Suteru Tabi

 

Texte et mise en scène de Shiro Maeda

 

Avec Shiro Maeda, Daisuke Kuroda, Asuka Goto, Yuko Kibiki

 

 

 L'étrangeté de "Suteru Tabi" s'offre dès la première scène : un homme assis sur une chaise, en proie à des mimiques évoquant l'effroi, se lève, adopte des postures particulières (se pencher en avant, se courber, avancer avec les mains contre les jambes, ramper, se rouler par terre). Toute cette série de gestes précipités, comme émanant d'un être aux abois, ne peuvent être décryptés d'emblée. Elle installe de prime abord un simple tracé corporel : celui d'un comédien qui va occuper le centre de la pièce, autour de thèmes précis, navigant entre réalisme et onirisme.

 

 L'amorce de compréhension ne débutera que lorsque seront mises en place les identités des personnages qui vont investir la salle de la MCJP, que l'on découvre avec surprise modulable. Un jeune frère, son grand frère, leur soeur et sa femme. L'homme du début, est ainsi le jeune frère, et le jeu particulièrement agité de Daisuke Kuroda crée ainsi des décalages surprenants, lié à son expressivité maximale alors que les autres évoluent sur un registre beaucoup plus ténu, avec parfois une voix à peine audible. C'est tout l'écart entre un espace onirique, fait de peurs, de désirs, de régressions qu'incarne l'un, et un écrin de normalité, d'ordre familial que représentent les autres.

 

 De l'aveu même de Shiro Maeda, soucieux de livrer des clés de compréhension au public occidental, ses propres rêves forment la matière principale de ses pièces. Nul doute que "Suteru Tabi" ne déroge pas à cette constance, tant ce qui s'y déroule dépasse les logiques narratives fondées sur la succession des séquences. La pièce, en intriquant onirisme et réalisme, prend souvent une teinte totalement absurde, rejoignant ainsi par moment le théâtre d'Ionesco.

 

 Elle pourrait d'ailleurs s'appeler "les Chaises", comme la fameuse pièce de Ionesco. Derrière la simplicité de la mise en scène - qui pourtant, facilite le déploiement onirique - Shiro Maeda réussit à créer une dynamique scénique réjouissante avec seulement quatre chaises. Que ce soit pour représenter une scène dans un cimetière (drôle car transformée littéralement en séance de cinéma) ou une simple conversation assise, l'utilisation de ces chaises est remarquable. Il y a jusqu'à cette séquence, l'une des plus riches de la pièce, où le jeune homme, en rampant entre les chaises, voit son parcours rallongé par les autres protagonistes. Scène tintée de cruauté, véritable traversée du miroir, orientée sur une notion de naissance.

 

 Puisque le rêve est la nourriture qui irrigue "Suteru Tabi", la pièce est ainsi fournie en métaphores, et il n'est pas toujours évident d'en capter la portée. Shiro Maeda s'applique parfois à brouiller les cartes, en fonction de l'état de confusion dans lequel se trouve son personnage principal. Il y a ainsi ces variations autour de Taro, dont le jeune homme se demande s'il est un chien, s'il est réellement mort, etc. Confusion, brouillage à mettre sans doute sur le compte du deuil, du télescopage des impressions et des troubles liés au caractère initiatique de la pièce.


Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article
6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 14:31

 

 

 

 

Genpin

 

Film documentaire de Naomi Kawase

 

 

 A l'heure où une rétrospective est consacrée à Naomi Kawase à la Cinémathèque, la sortie de "Genpin" accentue les allées et venues de la réalisatrice entre deux genres qu'on a tendance à séparer : le cinéma de fiction et le documentaire.

 

 "Genpin", catalogué documentaire, en ce que son sujet prend appui sur une réalité physique et historique identifiable, n'en distille pas moins son potentiel magique, dépassant d'emblée le cadre réaliste dans lequel il devrait s'inscrire.

 

 Se rappeler du précédent "Hanezu, l'esprit des montagnes" suffit à renforcer le refus de la dichotomie entre les deux genres chez la cinéaste japonaise : on se passionne autant dans "Hanezu" d'un parcours en vélo entre les rizières que du passage du temps signifié par l'éclosion d'oiseaux. La réalité physique, matérielle, vient border le fictionnel avec la même évidence qu'ici, dans "Genpin", la focalisation dans un cadre précis se pare d'une aura délirante.

 

 C'est tranquillement, avant que la surprise ne gagne le spectateur, que Naomi Kawase, installe les éléments qui vont contribuer à présenter les méthodes d'accouchement naturel du docteur Yoshimura. Il suffit de prendre une scène où ; lors d'une discussion, des femmes sont vues en arrière-plan en plein labeur : on croit alors qu'elles sont en train de nettoyer un mur. Plus tard, on comprendra : les mouvements qu'elles effectuent sont des préparations à l'accouchement. C'est que, dans la méthode Yoshimura, l'activité physique est encouragée, mieux, recommandée.

 

 Naomi Kawase filme les gestes les plus ahurissants avec sa manière particulière, presque au détour d'un mouvement de caméra. Voir ces femmes s'adonner à ces gestes étonnants consistant à couper du bois s'inscrit dans un processus filmique ... naturel, comme si, là encore, le réel d'un endroit reculé et l'irréel d'actes spectaculaires étaient mis sur le même plan. Plus étonnant encore est la présence d'enfants lors de l'accouchement de leur mère, comme si tout cela allait de soi, alors que l'on peut supposer que n'importe quelle japonaise pourrait trouver cela aussi surprenant qu'un occidental.

 

 "Genpin" n'est pas à proprement parler un portrait du docteur Yoshimura. Loin d'être au centre du film, ce sont les femmes gravitant autour de lui sur lesquelles Naomi Kawase braque sa caméra. La cinéaste prend le temps de tisser un parcours au cours duquel chacune se révèle. Il y a un souci de constituer une histoire en mouvement, comme pour celle qui est partie pour accoucher seule, sans son mari. La plus nerveuse des patientes, vraie pile électrique, s'avèrera celle qui effectuera l'accouchement le plus serein.

 

 Quant à Yoshimura, curieusement, il se révèlera principalement lors d'une séquence vers la fin, sorte de confidence en forme de psychodrame, où il s'accable de certaines tares. Par ce trait rapide, Kawase donne l'impression de figer l'homme qui, de toute façon, est en partance, voué à passer la main.  Un trait qui pourrait être perçu comme un dernier cliché avant disparition.

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
commenter cet article
5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 10:52

 

 

 

 

 

Racheter la mort des gestes

 

Spectacles de Jean-Claude Gallotta

 

 

"La danse est un arc tendu entre deux morts" : Doris Humphrey

 

 

 A l'exposition de photos consacrée à Hervé Guibert à la Maison Européenne de la Photographie en 2011, certains tentaient difficilement de lire, à travers une vitrine,  un texte de l'écrivain sur la danse, tant les caractères étaient petits. Plus de problème avec le spectacle de Jean-Claude Gallotta, dont le titre réfère à cet article : on y entend en voix-off le texte important de Guibert, révélateur de l'acuité d'un écrivain peu rompu alors à la chorégraphie.

 

  Mais le spectacle de Gallotta, sous-titré "chroniques chorégraphiques" n'est pas qu'un simple hommage à un texte qui garderait sa force critique : Gallotta trame autour tout un kaléidoscope d'images, de sons et de mouvements à travers une forme qui lui est désormais chère.

 

 Il faut souligner à quel point cette approche, pour autant qu'elle s'appuie sur une forte dimension nostalgique, s'insère avec bonheur dans les interrogations chorégraphiques contemporaines. Gallotta, qui a été en retrait de la scène, en utilisant cette sorte de journal chorégraphique, arrive, du haut de ses 62 ans, à rejoindre des trajectoires de chorégraphes exigeants. On pense par moments à Jérôme Bel qui, dans son dernier spectacle, "Disabled Theater", faisait intervenir une troupe d'handicapés.

 

 Parmi les formes multiples exploitées dans "Racheter la mort des gestes", le dispositif inaugural, à mesure qu'il revient dans le spectacle, fait mouche : cet écran qui occupe la largeur du plateau, aplati comme un cinémascope pour orienter la trajectoire du regard, séduit par sa simplicité. Voir inlassablement les mêmes traces nocturnes, et principalement ce tramway parcourir l'écran, ajoute à une impression de poésie nocturne. Le silence de ces images, conçues comme une installation, conforte la teneur de ce spectacle : rendre compte d'une traversée.

 

 Quand bien même il est difficile de prime abord de comprendre le choix de certaines séquences (comme l'extrait de "Lawrence d'Arabie"), cette pratique inlassable du collage pourrait paraître pure manipulation habile si elle n'était portée par un projet sincère. On a envie de dire que suivant son parcours d'artiste, Gallotta a autorité pour jeter sur scène autant d'éléments, allant jusqu'à montrer un extrait d'un péplum précédemment joué par des danseurs. L'image envahit la scène, les corps miment le cinéma, les musiques les plus diverses se côtoient, renversant la notion de hiérarchie pour mettre en avant leur charge affective et mémorielle. Entendre le discours de Dakar de Sarkozy contient une force capable de réactiver une indignation, comme la voix de Gilles Deleuze rappelle la qualité de pédagogue de ce philosophe. 

 

 C'est la force de "Racheter la mort des gestes" que de proposer, sous son allure hybride, un spectacle dans lequel figure plus de vingt interprètes d'appartenance et de générations multiples. C'est par leurs corps que le spectacle acquiert une puissance émotionnelle et une unité stylistique. Pourtant, la disparité des physiques, des âges et des fonctions (amateurs et professionnels), les différentes formes de danse,  auraient pu rendre difficile cette synthèse. Grande danseuse longiligne, handicapés dans leur fauteuil, danseur âgé véloce, femme jouant le rôle de la mère, tous participent avec un égal bonheur à ce spectacle dont on imagine à quel point la réussite repose sur une complicité sans faille.

  

Cette forme narrative éminemment moderne culmine avec la représentation de la mort de la mère du chorégraphe. Scène magnifique qui en dit long sur l'originalité de l'introduction d'une personne susceptible, par son âge, d'incarner un rôle en lui donnant par sa seule présence une ampleur inédite. Avec cette séquence, et la manière dont les danseurs animent ce corps fragile, il n'y a pas de doute que Jean-Claude Gallotta traite à fond le sujet représenté par le titre de son spectacle. On ne peut rêver meilleure appropriation.

  

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article
5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 10:00

 

 

 

 

 

 

 

La Mélancolie des barbares, de Koffi Kwahulé

 

Par le collectif Nose

 

Mise en scène de Camille Marois et Laurent Freschi

 

Avec Elsa Sanchez, Yacine Salhi, Nora Nagid, Mathilde Carreau, Meloee Ballandras, Quentin Roberttucci, Gauthier Boxebeld

 

 

 Une manière d'entrée, presque par devers soi, dans "La Mélancolie des barbares", lors de la première, est de se laisser saisir par le froid qui règne dans la salle du mythique "Théâtre du Soleil". Quelques séquences plus loin, plusieurs scènes de déshabillage ont lieu, avec chacune une tonalité différente : cela va des moments intimes (deux couples, hétéro et homo) en scène de manipulation émotionnelle (lors d'une embauche, une jeune femme est tenue de se déshabiller) jusqu'à celle, plus bouffonne, d'un autre qui baisse son pantalon. A chaque fois, une proximité secrète se tisse avec ces comédiens, car on peut simplement être amenés à se poser cette question : comment font-ils pour ne pas avoir froid, là, maintenant ?

 

 Avant même que la pièce ne commence véritablement, ce sont précisément ces présences physiques de jeunes interprètes qui interpellent, rompus à quelques jeux d'enfant, manière de signifier de prime abord que cet espace ludique qu'ils s'octroient, dans cette genèse de la scène, ils ne le rencontreront plus.

 

 Le texte de Koffi Kwahulé, "La Mélancolie des Barbares", se veut résolument contemporain en abordant des questions d'actualité (le chômage, le voile, les bandes, la diversité ethnique). Mais en passant par le filtre langagier de cet auteur, la pièce trouve une ampleur universaliste, car Kwahulé, qui cherche dans ses pièces une musicalité, n'a pas oublié ses fondamentaux. A force d'injecter un aspect choral dans le texte, celui-ci prend une dimension qui se rapproche de la tragédie. Le début, avec cette voix-off, peut rappeler celle du fantôme du père d'Hamlet. L'aspect tragique est renforcé par un début et une fin où la mère demande si on a vu son fils.

 

La langue de Kwahulé, en mélangeant le trivial et le lyrique, rejoint des rivages textuels plus proches de nous : c'est ainsi que l'on peut penser, à travers certains monologues, à Koltès, notamment une pièce comme "Combat de nègres et de chiens".

 

 C'est le mérite du collectif Nose de s'atteler à l'exigence que requiert "La mélancolie des barbares" avec ses niveaux multiples. La simplicité de la mise en scène permet une fluidité du mouvement, facilitant l'enchaînement des séquences. On y sent une attention aux scénographies contemporaines, articulées autour de la danse (les comédiens reproduisent une scène de "Scarface"). L'engagement de ce jeune collectif laisse ainsi augurer des aventures théâtrales  stimulantes.

 

Prochaines représentations :

 

le 16 NOVEMBRE à 21h00 et le 17 à 17h00
en DÉCEMBRE : le 08 à 17h00 et le 09 à 14h00


Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 12:01

 

 

 

nocturnes5551350.jpg

                                           Photo : Didier Grappe

 

  Nocturnes

 

Spectacle de Maguy Marin

 

 

 Voir "Nocturnes" quelques jours seulement après "Faces" incite à un effort accru pour en cerner les différences, tant ce sont les similitudes qui, à priori, frappent : découpage au cordeau, introduction de noirs entre les séquences, scènes courtes, fugitives. Il en est de même des tourne-disques disposés sur les deux côtés de la scène, là où "Faces" exhibait des écrans de télévision sur lesquels apparaissaient, in fine, les visages des danseurs.

 

 Mais "Faces", par son attention plastique sublime - beauté esthétique n'empêchant une rythmique lancinante - avait quelque chose qu'on ne retrouve pas dans "Nocturnes". C'est un quasi paradoxe que ce spectacle-là, créé au Théâtre de la Bastille à l'occasion de la rétrospective Maguy Marin, moins abstrait dans sa forme, plus incarné sur le plan du jeu, se révèle sans doute plus difficile, moins séduisant de prime abord.

 

 Car dans "Nocturnes", l'ancrage à la réalité par le biais de l'actualité est plus patent, même s'il s'offre sous la forme fragmentaire qui semble désormais la marque de fabrique de Maguy Marin. Si la pièce est irriguée par de la parole, c'est une parole qui résiste à la compréhension du spectateur, à moins qu'il ait la chance d'être polyglotte. Ce n'est pas moins de cinq langues qui y sont entendues : espagnol, grec, arabe, français, anglais. Cette Babel langagière, si elle s'offre comme telle, sans traduction, n'en assoit pas moins le spectacle dans une réalité immédiate que n'importe quel spectateur est capable de décrypter : crise de la dette dont la Grèce est la victime quasi expiatoire, évocation du printemps arabe.

 

 Mais la force de Maguy Marin - qui fait d'elle l'une des rares à pouvoir s'attaquer sur scène à des thèmes d'actualité - repose sur la ténuité de son dispositif. Plutôt que de faire jaillir du sens par un discours critique - avec le risque encouru d'une lourdeur démonstrative -, son geste de créatrice procède à l'inverse : distiller des fragments de vie (manger, jouer, choisir des vêtements) aussi discrets que rapportés à une immédiateté fugitive. L'inscription d'une phrase destinée à marquer l'identité ("Je suis grec", "Je suis tunisien") suffit pour que l'imaginaire du spectateur déploie l'horizon de sens renvoyant à une contemporanéité.

 

 Quant à la multiplicité des langues entendues, le fait qu'elles soient livrées sans le filtre salvateur de la traduction, leur confère une valeur musicale. Leur essence est dans le rythme, le timbre, la variation. Une approche qui n'est pas sans évoquer celle d'un Jean-Luc Godard, qui conçoit le langage comme une matière éminemment triturable. Mais là où chez le cinéaste l'empilement des sons, des voix, relèvent du collage, la position de Maguy Marin est plus sereine, rendue avec fluidité.

 

 Derrière la rigidité apparente du dispositif (l'inlassable musique qui accompagne chaque fondu au noir, comme leur implacable succession), ce sont les multiples vibrations du monde que Maguy Marin donne à voir ; laissant ainsi dans nos yeux et nos oreilles une pulsation incessante.

 

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche