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 Déjà vendredi et je n’ai toujours pas commencé à visiter le village. Je sens malheureusement que ce voyage est définitivement marqué par la notion de perte, compte tenu de son début catastrophique. Combien de fois j’ai étudié des itinéraires en tentant de regagner du temps ? Mais quoi que je fasse, et bien que je partais, en raison des distances, avec l'intention d’explorer moins de villes, je sens que je ne pourrais pas accomplir le trajet prévu. Il a suffit, hier soir, que quelqu’un dise qu’il faisait froid au Mont Abu à cette période pour que je dise à mon tour : « Je n’y vais pas ». C’est un prétexte, mais je m’en sers pour limiter la déception de ne pas pouvoir m’y rendre. Je remue dans ma tête une phrase à laquelle j’essaie de conférer une force de conviction : « Je ne viens pas en Inde pour avoir froid ». Je me sens alors simplement étriqué dans cette résolution.

 

 Guido arrive peu après moi pour prendre son petit déjeuner. Il a mal à l’estomac, mettant en cause les nombreux chaï (thé au lait à la cardamome) qu’il a bus. Je mets pour ma part l’accent surtout sur le lait, alors que c’est simplement une projection que je fais puisque je sais que le lait ne me réussit pas vraiment. Pourtant, pour l’instant, sur le plan digestif, je me sens bien ; mieux que je ne me suis jamais porté en Inde. Pourvu que ça dure. Je lui propose un anti-acide que j’ai ramené de Paris. Il refuse.

 

106                                    Entrée d'un musée 

 

 Vers dix heures trente, c’est-à-dire tardivement, je pars enfin à la recherche de ces fameuses demeures bardées de fresques dont parait-il, Nawalgarh est le plus beau fleuron de la région. Il serait temps, à quelques heures de mon départ pour Bikaner. Si, au départ, en suivant scrupuleusement le plan de mon guide, j’arrive à trouver les premiers havelis, il m’apparaît très vite que je n’aurais pas le temps de les voir tous en y allant à pied. A force de demander mon chemin, je finis par tomber sur un groupe de jeunes indiens qui me haranguent pour me demander, inlassablement, d’où je viens. Comme c’est arrivé un certain nombre de fois, ils restent perplexes dès lors que je leur annonce que je suis français. Il suffit que je leur dise « from France » - ce qui, en soi, n’est pas la marque d’une origine ethnique – pour qu’ils doutent. A cela, la plupart mettent en avant le fait que je ressemble plutôt à un « west indies » (terme qui désigne les antillais en général). Je finis par me ranger à cette désignation, ce qui, la plupart du temps, finit par les rassurer. Ils aiment bien sentir qu’ils ne se sont pas trompés. Une fois posée cette question sur l’identité, ceux-ci m’invitent à discuter avec eux. Décidément, je n’ai pas que ça à faire, mais, c’est sans doute lié aux rencontres avec les Indonésiens, j’ai du mal à refuser.

 

 Me voici grimpant sur une estrade afin de m’asseoir, non sans que mon pied ait trempé au préalable dans une mare boueuse que je croyais solidifiée. Les rires qui s’ensuivent restent modérés. J’ai remarqué que certains indiens de cette région, peu habitués sans doute à voir des touristes de mon acabit, pouvaient rire sur mon passage parce qu’ils étaient confrontés à une étrangeté radicale, et que la seule façon pour eux d’évacuer l’incompréhension était de rire. J’ai eu parfois du mal à comprendre cela, mais à présent que je crois être sûr de mon interprétation, je l’accepte. Mais pour autant que l’on franchit la distance qui nous sépare d’eux, les rires s’estompent pour laisser place à la conversation. C’est sans doute pour cela que cette année, je réponds beaucoup aux interpellations. Et puis, c’est tout de même agréable qu’on vous invite à prendre un thé. Pourvu que cela ne soit pas nécessairement suivi par une injonction à acheter un produit quelconque.

 

107                A l'intérieur du musée 

 

 Ceux-ci n’ont manifestement rien à vendre. C’est pour cela que je réponds de bon cœur à toutes leurs questions, vue la façon inimitable qu’ils ont de m’entourer de leur curiosité. Mais il faut bien en finir à un moment ou un autre, et je leur précise, à mon grand regret, que mon temps est compté. Quand je leur en donne la raison, l’un d’eux sort une carte de prétendu guide officiel, et me propose de m’accompagner à la découverte de la ville. Un autre, plus jeune, plus facétieux, pour une somme beaucoup plus modique, propose également ses services. Il est aussitôt moqué par ses camarades, qui dénigrent en riant sa maîtrise de l’anglais. C’est pourtant lui que je choisis, bien que ses amis considèrent qu’il demande encore trop de roupies. Il suffit qu’il me conduise sur les sites que j’ai envie de voir. Lorsque nous partons, j’entends une harangue supplémentaire où l’un des compères m’exhorte à ne pas lui payer plus d’une dizaine de roupies. Ils doivent vraiment bien se connaître pour que l’un d’eux se laisse démasquer à ce point sans trop sourciller.

 

 Comme prévu, mon jeune guide ne part dans des dissertations compliquées sur l’histoire des havelis. Pas beaucoup plus que mon guide papier, que je garde dans la main. Le moment le plus émouvant de notre parcours a lieu lorsque je visite un haveli payant – beaucoup sont gratuits, abandonnés ou habités par des familles modestes – tenu par un homme âgé, le même qui, soixante ans plus tôt, travaillait comme « boy » pour le maharajah du lieu. Lorsqu’il finit par nous congédier sous prétexte que nous sommes restés suffisamment longtemps sur ces lieux, on dirait qu’il cherche à préserver la mémoire de ses maîtres d’antan, fantômes désormais relégués dans un passé faste. Si les éléphants se retirent pour vivre leurs dernières heures, lui, c’est sûr, voudra mourir ici.

 

108                Vue de l'entrée du musée 

 

 Sur notre chemin, je croise un chariot tiré par des chevaux sur lequel sont juchés hommes et femmes venant certainement d’un village lointain, étant donné la flamboyance de leurs vêtements. Les femmes en particulier sont parées comme je ne l’avais vu jusqu’ici que sur des cartes postales, notamment par l’abondance de bijoux et de colliers parant leurs visages et leurs nez. Je n’ai pas eu le temps de sortir mon appareil photo, regrettant de rater « le cliché » de tout ce voyage au Rajasthan. Il aurait fallu que je courre après la carriole pour y réussir. Restera l’intensité fugitive d’une belle scène…

 

 A la fin de ma visite, dans un haveli reconverti en musée, dont les étages supérieurs sont occupés par des classes d’enfants, mon guide me présente au propriétaire d’un restaurant posté devant le guichet de ce musée. Ils ont décidément tous l’air de se connaître. Cela crée un climat de confiance. C’est la raison pour laquelle j’accepte d’aller à ce restaurant, d’autant plus que je l’avais repéré dans mon guide. Comme le propriétaire m’y conduit en mobylette, je trouve sympathique de n’avoir pas à le chercher. Mon guide, qui manifestement n’a pas son saoul de roupies, m’indique son intention d’y aller aussi. Nous voici donc tous partis, moi assis confortablement à l’arrière de la mobylette, et mon guide grimpant sur l’échelle à l’arrière du premier bus passant devant nous, comme s’il était naturel que le bus arrive à point nommé pour qu’il le prenne, sans qu’il y ait quelque considération financière entrant en ligne de compte.

 

109                                   Représentation d'un musicien joueur de vîna -luth) 

 

 Je dois dire que je suis agréablement surpris par l’endroit où j’atterris. C’est une pension, hors du centre ville, très calme, bordée par la nature, et quand j’apprends en consultant plus attentivement mon guide papier qu’on y loue des vélos, je regrette de ne pas pouvoir y passer une nuit. Je le regrette d’autant plus que le propriétaire me fait visiter les chambres, bien tenues et meilleur marché que celle où j’ai dormi les deux nuits précédentes. Dans la cour, une fillette dessine des motifs géométriques sur le sol. La maman, en passant, me salue chaleureusement et se met à balayer. Il règne une atmosphère vraiment paisible ici. Mon ex-guide nous a effectivement rejoints et, alors que j’entame mon plat, il reste assis à table, en face de moi. Il s’attend sans doute à ce que je lui offre à déjeuner puisque je lui ai payé la somme qu’il m’a demandée pour la visite. Mais je sais que je ne céderai pas. Est-ce une stratégie, il refuse le thé que lui offre le propriétaire. Il fait peut-être semblant de ne pas abuser de son hospitalité. Pour ma part, j’arrive à terminer mon repas sans trop de remords de ne pas l’avoir invité.

 

110                                   Au fond, à côté d'un musée, une école dans une cour 

 

 Quand vient l’heure de partir, je prends une carte de cette pension en me promettant que si je reviens dans la région, et à fortiori à Nawalgarh, je me poserais ici, même si l’endroit est éloigné du centre. Le propriétaire a l’amabilité de me conduire à l’arrêt du bus, toujours en mobylette. Il attend avec moi et guette le bus qui doit me conduire à Bikaner. A un moment, je le vois partir en avant pour en arrêter un et me faire signe de grimper. Je comprends que cet homme, connaissant mon statut de touriste, cherche à me faire monter avant que le bus ne s’immobilise à la station officielle, m’évitant ainsi d’être submergé par la foule. Le bus est d’ailleurs bien chargé. Je monte effectivement avant qu’il ne stationne complètement, tout en remerciant chaleureusement l’homme. Je dois dès lors me contenter d’une place à l’avant, près de la porte d’entrée, sans doute le pire endroit pour s’asseoir, en raison des arrêts fréquents, des allées et venues des gens. Je ne tarde pas à me rendre compte du caractère pénible de ce voyage et je prévois déjà que cela va durer cinq heures. Je suis assis côté couloir – tout ce qu’il faut éviter dans un bus bondé en inde – à côté d’une femme d’âge mûr, indifférente à ma présence. Je remarque pour ma part la sienne car il est rare que je sois assis à côté d’une femme. Tout ce que je redoute arrive ainsi dans ce voyage en bus : les passages incessants des gens avec, bien souvent, d’énormes paquets stationnant dans les allées, les femmes encombrées de fardeaux, d’enfants, les bousculades, un coude que je prends en pleine tête. Et ça risque de durer cinq heures…

 

111                                   Poupées représentant une mode vestimentaire dans une vitrine 

 

 Heureusement que dans ces frottements pénibles - où j'ai quand même la chance d'être assis, il faut le dire -, je regarde avec tendresse un enfant coincé entre les cuisses de sa maman, car il n'a pas la place pour s'asseoir, d'autant plus qu'elle tient son bras droit un autre, plus petit, pleurant de n'avoir pas de confort. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment ils font. Ils n'ont pas le choix, tout simplement. Quant à ma voisine de gauche, complètement imperméable à ce qui se passe, le regard perdu vers l'extérieur, elle semble marquer mécaniquement sa présence en émettant régulièrement des pets silencieux rapidement nauséabonds. Heureusement, dans cette ambiance survoltée, un peu d'érotisme involontaire vient se glisser en la personne d'une jeune indienne, grande, élancée, la peau très foncée, vêtue d'un (forcément) magnifique sari bleu seyant, obligée, dans cet espace confiné, de coller ses hanches contre mon épaule. Je dis obligée alors que je suis tout fait conscient qu'il n'y a ni remords, ni même prise en compte de cette question du frottement d'une partie de son corps contre le mien. Je regarde son long bras effilé, dénudé, et je me demande comment on peut être aussi naturellement gracieuse. Son grain de peau doit être d'une finesse appelant le baiser. Ça m'arrange qu'elle ne fasse aucun effort pour se décoller de mon épaule. Mais que tout cela est vain, quand l'érotisme n'est pas partagé. Enfin, à ce que j'imagine...

 

112                Point de vue à partir d'un toit 

 

 Finalement, au bout d'une heure, la situation se décante quelque peu. Il y a enfin plus de personnes qui descendent qu'il n'y en a qui montent. Ma compagne d'attouchement involontaire se trouve une place dans la cabine du conducteur. Malgré cet érotisme larvé, je regrette déjà son absence. Puisque c'est comme ça, moi aussi, je vais changer de place, laissant ma partenaire de gauche dans ses brumes d'absence et de rejets putrides.

 

 Au bout de cinq heures de route, je dois avouer que ce voyage n'était pas si terrible que ça. Mes craintes se sont envolées petit à petit, une fois installé côté vitre, à gauche, comme je le fais neuf fois sur dix en bus. Ça m'arrange, je pourrais mieux supporter les huit heures de route de Bikaner à Jaisalmer, lors de la prochaine étape. Je trouve aussi que je commence à développer une sorte de résistance bienvenue en ne descendant pas une seule fois du bus, ne serait-ce que pour me dégourdir les jambes, comme le font la plupart des indiens. A la longue, ils en ont certainement plus besoin que moi. Ce n'est pourtant pas le grand confort. Mais je dois être à l'aise car côté vitre, où je reçois le soleil en pleine figure, la chaleur est tout fait supportable. Je n'ai quasiment pas bu, et encore moins mangé. On dirait que mon organisme s'impose une sorte de discipline, qu'il s'autorégule en fonction du lieu. Ou bien c'est l'ombre d'Alexandra qui me recouvre inconsciemment de son manteau ascétique.

 

113                                    Entrée d'un palais 

 

C'est la première fois qu'en visitant une chambre d'hôtel, je me laisse aller un : "it's not expensive ! ". Il faut dire que pour un hôtel de catégorie moyenne en Inde, comme il était recommandé de prendre par mon guide, je m'attendais à un prix nettement plus élevé. Hors, il l'est moins que les pensions bon marché du Shekawati. Il faut croire que Bikaner n'est pas une ville très touristique. C'est une étape avant la fameuse Jaisalmer ou pour ceux qui ,comme moi, veulent faire un détour à Deshnoke. Je remarque ici un certain professionnalisme, un accueil souriant. Il suffit que je mette en avant la présence de moustiques dans la chambre pour qu'un homme revienne quelques minutes plus tard avec un anti-moustique à brancher sur une prise. Et, quand bien même la prise s'avère branlante, il met le temps qu'il faut avant que ça ne se stabilise. De plus cet appareil a l'air efficace.

 

Arrivé en fin de journée, il ne me reste plus, après m'être installé, qu'à aller dîner au dernier étage de l'hôtel. Les meilleures places avec vue nocturne sur la ville étant déjà prises, je dois me contenter d'une salle attenante, presque vide, ou il fait un peu froid. L'écho assourdi de la musique d'un groupe traditionnel me parvient. Si j'imagine le peu d'intérêt que les touristes y portent, concentrés sur leurs discussions, j'ai droit à un aspect plus intime avec une musicienne, toute vêtue de noire (un rigorisme à la musulmane), sortant de scène pour venir, dans un coin de la salle, donner le sein à son petit enfant. Le serveur qui s'occupe plus particulièrement de moi est tellement ,souriant (il n'a pas oublié de me faire remarquer que j'étais un "west indies") que je n'ose pas lui dire que le poulet au curry ne ressemblait en rien à un poulet au curry, mais bien plus une volaille noyée dans une sauce banale. J'en ai mangé de meilleur à Paris, dans le quartier tamoul.

 

Suite : INTERSTICES OUVERTS AU SABLE (Voyage en Inde) 6

 


 

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