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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 23:37

 

 

 

 

 

Retour à Reims

d’après l’essai de Didier Eribon

adaptation et mise en scène de Laurent Hatat

avec Sylvie Debrun, Antoine Mathieu


 

 Il fallait pouvoir mettre en scène un texte au contenu sociologique fort pour en faire une sorte de drame intime qui résonne avec l'actualité. La première réussite de "Retour à Reims" tient à ce passage fluide entre l'individuel et le collectif, à sa capacité à habiter l'espace étroit de la scène des bruits du monde.

 Il y a là du théâtre parce qu'au fond, dans ce qui nous est livré sur scène, à travers simplement deux personnages, c'est la possibilité de reconnaître des mécanismes dramatiques inhérents au théâtre (retour d'un personnage après une longue absence, disparité des figures mises en présence, évocation du passé, etc). Il n'en faut pas plus pour que résonne dans la pièce, en fonction de ces écarts, des interrogations lancinantes.

 Dans "Retour à Reims", ce n'est pas tant la nature du jeu qui nous emporte au départ - Antoine Mathieu, dans son registre, joue constamment sur un fil d'intensité fait de mouvements de tête et de gestes amples, alors que Sylvie Debrun, dans le port "ordinaire" de son personnage, est souvent menacée de relégation dans certaines scènes. C'est bien la manière dont un discours sociologique, restitué avec force par le comédien, tisse des correspondances avec les interrogations les plus quotidiennes, les plus brûlantes, les plus préoccupantes. Par la seule mise en présence de figures antithétiques (la mère ouvrière, le fils intellectuel et homosexuel), se produit une électrisation dans la pièce.

 Figure apparemment écrasante, de par son évolution, le fils ne fait pas pourtant retour pour tout balayer d'une suffisance intellectuelle. On sent petit à petit percer des regrets : celui de n'avoir pas revu ses frères, et encore plus de n'avoir pas repris contact avec le père avant sa mort. La présence du fils se manifeste dans une crispation paradoxale, littéralement basée sur une double contrainte : marquer par le langage la nécessité de l'arrachement à un milieu initial, et reformuler, sur le mode critique et distancié, la compassion avec ce milieu (comme l'épisode de la mère femme de ménage humiliée par des bourgeois). Cela se traduit, sur scène, par une division du jeu, entre dialogues avec la mère dans leur rendu sensible et immédiat, et formulation chorale, où la parole du fils prend une allure universaliste.

 

 Il y a pourtant un risque dans la pièce, qui se traduit spatialement par cette discrétion de la mère, en fond de scène, assise sur une chaise, tandis que le fils profère ses diatribes (contre Aron, par exemple) et semble tout écraser de sa capacité analytique. Mais ce risque est atténué précisément par un discours qui vise à lever l'obscurantisme, à jeter une lumière sur le fonctionnement de la société.

 C'est l'intérêt principal de "Retour à Reims" que de nous faire sentir, à travers le discours du fils, ses monologues saillants (le plus souvent face au spectateur), le paradoxe d'un être ayant quitté son milieu pour mieux analyser les failles d'une société basée sur la lutte des classes. Il n'y a pas de leçon dans "Retour à Reims", et le retour du fils ne fait que vibrer d'une manière toujours plus préoccupante les tensions qui existent dans la société.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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