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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 21:06

 

 

 

Kaili blues

 

Film de Bi Gan

 

Avec Luo Feiyang, Xie Lixun, Yongzhong Chen, Zeng Shuai

 

 

 Premier film d'un jeune réalisateur chinois, également poète, "Kaili blues" a tout pour faire résonner les éloges, les critiques négatives ou la perplexité. Œuvre assurément irrégulière, bancale, mais dont l'imperfection parvient à faire jaillir des pépites qu'un film engagé sur de solides rails de professionnalisme n'arriverait pas à produire.

 

 A côté d'une certaine tendance du cinéma chinois interrogeant les mutations du pays ou braquant la caméra dans les tréfonds naturalistes du peuple (de Jia Zhangke à Wang Bing), Bi Gan tisse une autre voie. Son geste inaugural de cinéaste, sans s'écarter d'une localisation géographique - si essentielle chez d'autres pour restituer une cartographie réaliste -, s'accompagne d'une visée que l'on ne peut manquer de qualifier de poétique, indépendamment des poèmes émaillant le film.

 

 S'il y a dans "Kaili blues" un territoire défini, nommé (Kaili, la ville natale du cinéaste), l'horizon cinématographique puise dans une cinéphilie évidente, au centre duquel trône, telle une étoile incandescente, la figure de Hou Hsiao-hsien, le grand cinéaste taiwanais. Il n'échappera ainsi à personne que la balade en scooter renvoie à "Good bye south, good bye", œuvre phare de Hou. De même, le personnage principal du film, Chen, ancien taulard, n'est pas loin d'évoquer le parcours de Hou. Dans son rapport aux éléments, il y a aussi du Tarkovski chez Bi Gan. Mais toutes ces références, difficiles à comptabiliser, deviendraient facilement écrasantes chez d'autres, au point d'anéantir toute velléité d'avancée originale. Le talent de Bi Gan tient justement à sa capacité à les absorber pour les imprégner d'une aura inédite.

 

 Avant de prendre une tournure très singulière, "Kaili blues" laisse, dans la succession de ses séquences, une impression d'inachèvement. Beaucoup de scènes ne trouvent quasiment pas de résolution. Leur développement s'en trouvent comme empêché. Il en est ainsi du frère de Chen, père de Wei-wei, qui lui intime l'ordre de prendre un bain, mais on restera sur la protestation de l'enfant. Plus tard, toujours autour de l'enfant, un conflit entre Chen et son demi-frère laisse penser que la scène va tourner à l'affrontement, mais Bi Gan évite que cela se produise.

 

 Si cette démarche esthétique peut donner l'impression d'une dédramatisation appuyée, Bi Gan, au milieu du film, emmène son film sur des pentes qui témoignent de sa réelle intention. Un plan-séquence inouï de quarante minutes emporte alors le spectateur vers une sphère surprenante. Là encore, on pourrait considérer ce défi technique comme une sorte d'esbrouffe, pourtant ce plan-séquence, dans son évidente prouesse, paraît rudimentaire : on voit des coins de l'écran trembler, une instabilité totale de la caméra trahissant un manque de fluidité.

 

 Mais, avec ce plan-séquence, Bi Gan nous embarque plus loin que dans une simple démarche esthétique. Le voyage qu'entreprend Chen pour retrouver son neveu pris en charge par un moine (on notera la coïncidence avec "The assassin", de Hou Hsiao-hsien, où l'héroïne Yinniang est éduquée par une nonne) prend des allures de trip tout autant irréaliste qu'onirique. Une avancée dans l'espace où les personnages se rencontrent , se séparent, se croisent, pour se retrouver vers le même lieu, à l'image des musiciens qui, au départ, emmènent Chen. Étonnant mouvement, qui sous ses allures d'irrésistible poussée unifiée par la caméra, forme une circularité immobile.

 

 Les déplacements des protagonistes, enrobés dans un nuage continu de musique, vers lequel tous tendent irrésistiblement, dessinent une atmosphère assez idyllique, où le point de convergence ouvre sur des horizons rêvés : Chen se fait coiffer par une femme réticente au départ, et se retrouve à prendre le micro, au milieu des musiciens, pour lui dédier une chanson. Moment magnifique, témoignant d'une contraction du temps, le seul jeu du plan-séquence permettant une levée des désirs sans contrainte spatiale. Autre moment de grâce : la jeune femme qui, après avoir traversé la rivière, s'achète un objet voletant avec le souffle du vent, repris par un autre qui, tel un enfant, s'évertue à le faire fonctionner. Ces instants confinant à une sorte de naïveté affirme avec une belle modestie l'intention de "Kaili blues" : derrière une démarche visuelle on ne peut plus frappante, faire advenir des phases précieuses où les êtres rayonnent.
 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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