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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 19:00

 

     Photo : Brigitte Enguerand

 

 

Les Bas-Fonds

 

Pièce de Maxime Gorki

 

Mise en scène d'Eric Lacascade

 

Avec Pénélope Avril, Leslie Bernard, Jérôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Laure Catherin, Arnaud Chéron, Arnaud Churin, Murielle Colvez, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, Stéphane E. Jais, Eric Lacascade, Christelle Legroux, Georges Slowick, Gaëtan Vettier

 

 

 On peut ressentir un certain étonnement à voir, avant l'entame du spectacle, des chaises impeccablement alignées sur la scène, comme si on allait assister à une pièce au cordeau, au tracé minimaliste, avec des personnages conversant tranquillement assis. Mais ce prélude est trompeur. Eric Lacascade, que l'on découvre enfin ici, n'est pas Claude Régy, et cet alignement n'est que le prélude à une déconstruction, pour ne pas dire une destruction progressive, de tout ordonnancement équilibré.

 

 En soi, voir les comédiens arriver l'un après l'autre sur scène, et aller inscrire leur prénom sur un tableau, à la droite de la scène, produit deux effets : d'une part, on croit à la volonté d'Eric Lacascade de nous orienter quand à l'identification de la panoplie de personnages peuplant la pièce (15) ; d'autre part, cette précision ludique, conférant une dimension de spontanéité à ce prélude, ressemble à un leurre, car l'ordre d'apparition n'est pas forcément respecté sur le tableau, on finit par mettre son prénom ou l'on peut, et l'on a beau essayer par la suite d'identifier chaque personnage, force est de constater que l'exercice s'avère difficile.

 

 Pourtant, la force de la mise en scène de Lacascade – qui fera très vite oublier cette difficulté d'identification - est de rendre compte avec justesse de la diversité de ces sans-abri, déclassés logeant dans un hospice, dans une promiscuité totale, appelant des divergences, des solidarités, des rejets. D'ailleurs, les échanges débutent d'une manière complètement triviale avec l'homme qui refuse son tour de balayage, prétextant ne pas pouvoir respirer la poussière à cause d'une maladie (en fait, il est très porté sur l'alcool).

 

 Dans cette diversité de populations et de caractères, il y a matière à friction, tension, exploitation (le propriétaire du lieu qui vient intimer l'ordre de nettoyer les lieux). Un lieu fonctionnant comme un laboratoire des misères humaines, mais par rapport auquel Eric Lacascade prend soin de livrer une approche allant à l'encontre de tout réalisme naturaliste. Via un sens aigu du corps, il donne à ses comédiens une grande capacité à bouger, les engage dans une dynamique corporelle où tour à tour, on se tord, on se propulse dans l'espace, les gestes aux limites de la chorégraphie. C'est par cette expression corporelle que les personnages s'extraient de l’étouffement des lieux, du risque de voir leur identité limitée par cette promiscuité. S'il évite le corps à corps entre eux, Lacascade, dans plusieurs séquences, marque cette tension entre les êtres en les faisant parfois se défier, l'un devant l'autre, les visages dans une proximité telle qu'on croirait qu'ils vont se confondre. Défi des êtres qui confine un peu au duel westernien.

 

 Dans ce capharnaüm, un individu vient se glisser peu à peu : un vieil homme, Louka, figure de sagesse, véritable régulateur des liens, qui en appelle à la réconciliation, dans une légèreté conquérante, transformant son étonnement en actes. A la fois très sentencieux mais qui, face à la mort d'une jeune femme, en vient à prier. Sujet central de la pièce, qui en canalise les énergies débordantes, véritable révélateur, il a une aura remarquable. C'est Alain d'Haeyer qui incarne magistralement ce vieil homme. Son grand talent est de donner à son rôle cette souplesse servant à atténuer sa grandiloquence. Sa manière de se déplacer, toute en hésitation, en mouvements nerveux et rapides, gestes larges et généreux, voix haut perchée et empreinte d'humanité, contribuent à cette interprétation intense.

 

 A vrai dire, ce sont tous les comédiens qui sont remarquables, chacun ayant, à un moment ou à un autre, son moment de bravoure, où s'exprime la quintessence de son caractère. Il y a particulièrement Jérôme Bidaux, qui donne beaucoup de saveur tragi-comique au rôle de l'Acteur, pathétique dans ses citations, dont le corps vrille d'être sous l'emprise de l'alcool. Murielle Colvez, en tenancière, passe avec beaucoup de justesse du registre romantique éploré à la sécheresse de cœur d'une femme déçue.

 

 La mise en scène d'Eric Lacascade, au départ discrète, impressionne à mesure qu'elle avance, par sa capacité à rendre compte, subrepticement, de la situation de ces déclassés. Très frappants sont notamment ces lits disposés derrière un rideau, dont l'alignement évoque irrésistiblement une série de tombes. Et il faut voir ces vêtements que les comédiens font descendre du haut de la salle, telle une métaphore de personnages cherchant l'ultime aide venant d'en haut. Un spectacle qui se parachève dans un pur élan bouffon (déluge de bières), prouvant la volonté du metteur en scène de mettre un point d'orgue à éviter tout misérabilisme.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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