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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 15:00

 

 

 

Détective Dee, "Le mystère de la flamme fantôme"

 

Film de Tsui Hark

 

Avec Andy Lau, Carine Lau, Bingbing Lee, Tony Leung Ka Fai

 

 La reconnaissance critique dont bénéficie  "Détective Dee", de Tsui Hark n’est pas seulement une bonne nouvelle. C’est aussi une manière de lui redonner la place qui fût la sienne, dont d’autres se sont emparé pour faire sortir le Wu Xia Pian (film d'arts martiaux chinois) du cercle cinéphilique dans lequel il était cantonné. Tsui Hark n’a pas été seulement un cinéaste prolifique, il fût aussi ce grand producteur qui, à l’aube des années 80, a contribué à faire émerger un cinéaste comme John Woo.

 

Sa traversée du désert, au tournant des années 2000, a été rendue plus difficile de par la manière, sincère, dont Ang Lee s’est emparé du genre fétiche de Tsui Hark pour livrer le splendide "Tigres et dragons". Film dont l'originalité reposait au fond sur une forme de romantisation glamour du genre, avec, dans son esthétique, une manière de cadrer des visages d’actrices magnifiques, comme on le voyait peu. Dans cette visibilité d’un style rendu par des cadrages moyens, une plus grande humanité perçait ; une poétisation des combats liée à leur ligne claire.

 

 Cette démocratisation du genre, Zhang Yimou, alors plus connu pour sa veine sociale, s’y est engouffré avec la plus vive opportunité pour livrer des films d’une stylisation particulièrement voyante.

 

 Le retour de Tsui Hark ne pouvait s’opérer sans la prise en compte de l’évolution du Wu Xia Pian, tant au niveau esthétique qu’au regard de sa réception publique. Sur le plan visuel, dès l’abord, "Détective Dee" est marqué par cette interrogation. Pas besoin de consulter le cahier des charges pour sentir que c’est sans doute le  film le plus cher de Tsui Hark. A l’image du Bouddha géant, il semble conçu pour intégrer une certaine somptuosité, marque de fabrique d’un Zhang Yimou. On pourrait croire que Tsui Hark, pour retrouver de la reconnaissance – qui ne soit par ailleurs plus seulement cinéphilique – s’est cru obligé d’en mettre plein la vue. Il n’en est rien. En tout cas, toute cette visibilité dégoulinante représentée à travers les coiffes profondément baroques de l'impératrice, masque un projet d’interrogation du genre, finalement assez aigu chez Tsui Hark, si l’on veut bien dépasser le vernis visuel.

 

 Bien des plans de "Détective Dee" commencent par des cadrages très équilibrés, particulièrement lorsqu’il s’agit des scènes avec l'impératrice. Qu’elle soit la figure principale, dotée du pouvoir absolu et autour de laquelle gravitent les autres personnages, il n’y a rien de surprenant au fond là-dedans de prime abord. Mais cet équilibre représentatif du pouvoir englobant de l'impératrice et par là, d’un apaisement esthétique chez Tsui Hark, est complètement trompeur. Car Tsui Hark est un cinéaste essentiellement baroque, dont chaque mouvement de caméra vient contrarier la belle ordonnance du plan. Tout plan bien cadré dans "Détective Dee" finit par être débordé par des zooms incessants, l’une des empreintes formelles récurrentes chez Tsui Hark. La beauté visuelle apparente est souvent remise en cause par un élément perturbateur. La rencontre de Dee avec l'impératrice ne veut pas dire autre chose : elle, l’attendant en grande pompe, prête à lui redonner une place dans la lumière ; lui, en iconoclaste invétéré, ne se souciant même pas de se changer, apparaissant en haillons.

 

 

 

 

 Il y a jusqu’à la construction du Bouddha géant – censé asseoir la puissance de la reine – qui prend un tour particulier, sous forme de décalage, de par sa position étrange : improbable voisinage avec la mer - en fait lié à un traitement numérique ; présence du solide et du liquide qui, lors de certains plans d’ensemble, révèle une friction étonnante. C’est le propre du cinéma de Hark de marquer les formes, les genres, d'une hybridation fugace. Un musicien avec un luth à long manche, dans le coin d’un plan animé, signale la présence d’humains venant d’Asie centrale, tout comme tel marchand ou commis de complot à la peau basanée renvoient à une culture arabe.

 

 A cet égard, la caméra de Hark ressemble à un aimant enserrant dans des mouvements giratoires des éléments hétéroclites venant s’entrechoquer. Cela vaut pour les humains comme pour les objets. Depuis la superbe série des "Il était une fois en Chine" jusqu’à "Time and tide", en passant par "The blade" (son chef-d’œuvre), les éléments environnants ont moins de place comme décor qu’ils ne servent en définitive à s’intégrer dans les affrontements. Il faut faire feu de tout. C’est la raison pour laquelle les scènes de combat chez Tsui Hark sont confuses, comme montées à la va comme je te pousse, où règnent les faux raccords. Mais cela témoigne au contraire d’une virtuosité dans l’animation des plans. Un film comme "The blade", avec son héros amputé, exalte le mouvement circulaire au point de faire de son combattant celui qui repousse, par ses tournoiements incessants, tout ce qui viendrait briser son univers.

 

 "Détective Dee" aligne par ailleurs une série de métaphores merveilleuses qui, au bout du compte confortent, jusqu’au sublime plan final,  la posture esthétique de Tsui Hark. Elle renvoie, dans une certaine mesure, à celle qui gouverne un film comme  "En quatrième vitesse" de bout en bout : la lumière, c’est le mal. La découverte de détective Dee dans son cachot se fait sous l’angle de l’aveuglement, réel pour le vieillard, feinte pour Dee. C’est la métaphore inaugurale du film, filée jusqu’à la toute fin. Pour vivre, il faut se préserver de la lumière. Même pour fomenter des plans de vengeance, il convient d’être dans une tension contradictoire : l’excès de visibilité (la splendeur du Bouddha) doit servir à opérer dans l’ombre (l’installation des cloportes qui tuent).

 

 Plus généralement – et c’est en cela que la métaphore est active -, Dee refuse l’offre de la Reine de gouverner à ses côtés, ou plus justement, de briller à ses côtés. A la fin, juché sur son rocher, dans le marché fantôme, en une phrase sur sa solitude, est signifiée sa condition existentielle : retour au source, refus de la lumière, simplement pour préserver sa vie, entamé qu’il est par une blessure infligée par les cloportes. On peut voir à travers ce repli la condition de Tsui Hark, resté dans l’ombre pendant quasiment une décennie, opérant un retour au premier plan. Souhaitons que, par excès de modestie, refusant les sirènes du succès, il n’opère pas un repli du champ de la création. 

   

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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