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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 16:00

 

 

 

 

 

 Fix me

 

Film de Raed Andoni

 

En quoi réside l’étrangeté de ce film venu de Palestine ? D’être palestinien, justement ? De réussir à émerger d’un pays, même pas un Etat, dont l’actualité ne nous parvient que sous l’angle d'un interminable conflit avec Israël ? D’aborder un sujet (la thérapie), emblème des modes de fonctionnement occidentaux ? Tous ces questionnements font du film de Raed Andoni un objet excitant. Non pas excitant de prime abord, mais parce qu’on a envie d’aller voir à quoi ça rime de s’atteler à un tel sujet, éminemment fondé sur le subjectif, avec comme arrière-plan un angle géo-politique aussi instable. Il y a même une crainte, face à une approche si commune à nos affects, de voir ce cinéaste s’inscrire dans un moule occidental convenu.

 

 Après tout, le geste cinématographique d’un Elia Suleiman, d'autant plus singulier qu'il est isolé, s'est vu aussitôt fondu dans le prisme du regard cinéphilique. N'a t-il pas été d’emblée comparé à Keaton, Tati et autres figures comiques célèbres en Occident ? Mais ce qui rend « Fix me » (littér.: « Corrigez-moi ») passionnant, c’est sa profonde instabilité, la tension palpable entre le subjectif et le collectif. Q’un cinéaste prenne une caméra, s’entoure d’une équipe étrangère pour exprimer son malaise existentiel dans un pays en proie à la guerre, sans passer par le moule de la fiction, c’est tout l’intérêt de « Fix me ».

 

 Ni fiction, donc, encore moins documentaire, en ce qu’il ne cherche aucunement à radiographier l’état psychologique d’un peuple, le film avance sur le fil constant du doute, à travers les relations de Raed avec son entourage. L’une des premières scènes fortes du film le montre expliquant son projet à sa mère : faire un film sur sa migraine. En quelques phrases à peine heurtées, elle exprime le caractère dérisoire du projet, en prétextant que plein de gens ont des migraines. A tenter de s’exprimer, d’affirmer son individualité, on court d’emblée le risque d’être réintégré dans le collectif. Il n’y a alors pour Raed que le recours à l’outil thérapeutique pour déverrouiller son mal-être, le sentiment aigu d’être à part.

 

 Entre la première rencontre avec un thérapeute et les suivantes, il y a un écart, que la caméra souligne peu à peu. Quand Raed précise qu’il vient avec une équipe étrangère, des caméras, on a l’impression que cette intrusion fait de lui le maître des lieux. Il s’installe. Il prend de la place dans le plan – notamment par sa faconde - tandis que le thérapeute est vu de dos. Il est certes à la place classique de celui qui écoute, mais il en sera tout autrement plus tard. Raed est tenu par la suite d’amener des choses personnelles (photos), de monter sur une chaise pour exprimer un ressenti. C’est le thérapeute qui organise désormais sa place dans l’espace, exactement comme un cinéaste le fait avec un comédien.

 

 Toute la question dès lors devient, pour Andoni, de donner du crédit à sa volonté d’affirmation personnelle et par là, de se heurter au réel. Une confrontation du moi qui engage, à son corps défendant, une modification de l’être. On ne doute pas par exemple du soutien de sa mère, mais lorsqu’elle va expliquer devant des palestiniens qu’il tourne un film sur sa migraine, elle ne peut en définitive qu’esquiver cette dimension nombriliste pour avancer le fait que le film porte sur eux.

 

 La réalité, qu’il le veuille ou non, se glisse imperceptiblement dans le champ de l’espace intime de Randoni, à mesure qu’il cherche à l’étendre. Il en est ainsi, petit à petit, du cadrage de ses séances de psychothérapie où l’arrière-plan (les immeubles de Ramallah) est constamment présent. Le cadre s’élargit pour fissurer l’intime. L’intérêt du film procède d’ailleurs de cette intégration du réel, sans que la recherche personnelle soit abolie. Elle en devient simplement plus douloureuse, induit un plus grand écartèlement.

  

 « Fix me » est certes un film révélant chez le personnage de Randoni un  rapport au langage fondé sur la maitrise et une capacité d'introspection (voir la scène désopilante où il est comparé à un autre homme n'utilisant que des mots de douze lettres). Mais il est également passionnant en tant qu'exploration du corps d'un sujet. Celui de Randoni, mince, proche du malingre, se signale par une incertitude, une maladresse. Il faut le voir marcher de dos pour sentir quelque chose d'un peu efféminé dans ses mouvements.

 

D'où une interrogation sur son appartenance sexuée, lui qui est entouré par des figures féminines un peu écrasantes : sa mère, aimante mais imposante ; sa soeur, face à qui on le voit dans une tension liée  à sa volonté d'affirmation. On peut dire que sa position face aux hommes le dessert. Il n'y a qu'à voir ses échanges avec l'électricien atteint d'un double cancer, sa robustesse physique apparente, la façon dont celui-ci valorise la force par rapport à la maladie pour comprendre le décalage. Dans une séquence, en voiture, Randoni reste étonnamment muet face aux développements assurés de l'électricien. Manière de faire sentir que l'assurance du langage est aussi corrélée à l'assurance physique.  

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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